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L’ex-boss de Nestlé conquiert l’Afrique avec des armes sociales et chrétiennes

Vaudois dans le sang et Africain de cœur, le businessman chrétien Roland Decorvet entend bien prouver que l’industrie agroalimentaire peut aider son prochain.

L’indifférence n’a pas sa place lorsque l’on rencontre Roland Decorvet. Lui, le grand patron qui a dirigé Nestlé Chine durant douze ans, le bon Vaudois envoyé pour redorer le blason du siège suisse après le passage chaotique de Nelly Wenger, lui qui a tout plaqué – gloire et luxe – pour passer un an sur le bateau-hôpital Mercy Ships avec sa famille dans une cabine de 50 m2 à six, se dit aujourd’hui prêt à conquérir l’Afrique. De l’agroalimentaire toujours. Mais pour faire le bien et par éthique chrétienne. Les mots s’enchaînent: «Acquisitions», «500 millions de dollars de chiffre d’affaires», «Aider les paysans», «Penser local», «Améliorer la vie des Africains», «Faire du Marx et du Adam Smith.» Hein?

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Roland Decorvet, 52 ans, intrigue à force de déjouer les clichés, effraie par tant de convictions, passionne en assumant son jusqu’au-boutisme. «L’Afrique a de gros problèmes économiques et sociaux. Les 70% des terres non cultivées de la planète sont ici. Mais tout est importé ou pourri avant d’arriver au consommateur car il manque l’usine qui transforme. Nous, AfricaFoods, c’est par exemple une usine dans un camion qui va chez les paysans et transforme le manioc en farine. Ils sont payés cash à bon prix, la farine est vendue moins cher que celle importée et une partie va en Europe car elle est sans gluten.» Assurément convaincant.

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À peine renvoie-t-il (trop) l’image du patron focalisé sur le business qu’il désamorce avec une franchise déconcertante. «C’est vrai, j’ai ce truc un peu conquérant, j’aime influencer les gens. Pour être honnête, j’aime diriger.» Une fibre entrepreneuriale, ajoutée à une bonne dose de ferveur chrétienne, Roland Decorvet serait-il un missionnaire 4.0? «Ma famille et moi sommes évangéliques. On prie avant de manger et on lit la Bible tous les jours. Mais on n’est pas tous des supporters de Trump, glisse-t-il avec ses yeux subtilement rieurs. Croyants ou pas, aujourd’hui les gens veulent faire les choses autrement, sans devenir missionnaires ou entrer dans une ONG. Et les entreprises ont un rôle à jouer.»

«L’Afrique a de gros problèmes économiques et sociaux. Les 70% des terres non cultivées de la planète sont ici. Mais tout est importé ou pourri avant d’arriver au consommateur car il manque l’usine qui transforme.»

Aider les pauvres en faisant du profit, un avantage de riche? «L’argent, j’en profite tant que ça dure. Mais le seul endroit où j’en mets, c’est la maison.» Il donne le montant qui figure sur son compte BCV. Rien d’exubérant. «Je devrais être bien plus riche avec tout ce que j’ai gagné, mais je donne beaucoup.»

Ghetto sécurisé

Coincé entre les bretelles autoroutières reliant Johannesburg et la capitale, Pretoria, la ville de Centurion, 236 000 habitants. Un village pour l’Afrique du Sud, sans sa place rassurante. Ici, on y loge et on y travaille, c’est tout. Oubliez la nation arc-en-ciel. Dans ce bastion des Afrikaners, les estate – des zones résidentielles ultrasécurisées – s’enchaînent, composées de villas surdimensionnées aux pelouses bien tondues. Les Noirs ne sont qu’exceptions, si ce n’est au service des Blancs. Roland Decorvet, un aventurier en mode pause, s’en accommode. Entre deux voyages, il passe de son bureau à sa splendide maison. «J’ai quitté Nestlé car j’allais dans le mur. J’avais vu trop de familles brisées. Aujourd’hui, je veux donner du temps à ma femme et mes quatre filles.» Alignées à côté de sa femme, Carol, l’aînée Marianne, Joanne et les jumelles Grâce et Rebecca partagent la même chambre et font l’école à la maison. «Elles ont tellement aimé vivre ensemble sur le bateau, qu’elles continuent à la maison», explique un papa fier de sa clique de nanas, comme il l’appelle. Et hop! l’une se saisit de la guitare. Chez les Decorvet, on chante.

Famille arc-en-ciel

Dans un pays encore rongé par la ségrégation, les Decorvet se plaisent à servir d’exemple. Une femme malgache avec un Vaudois, le duo ne passe pas inaperçu. Ils ont déjà dû déménager, depuis leur arrivée en octobre 2016. Un voisin raciste. Il évoque aussi ce jour où Carol s’est fait barrer la route dans un parking par un Blanc lui hurlant: «Comment ton chef peut te permettre de conduire sa voiture?» Roland Decorvet avoue ne pas toujours déceler ces regards désapprobateurs. Sa femme, elle, peine à les oublier. «Souvent, elle ne me raconte qu’une fois rentrés à la maison, car elle a peur que je me batte.» Sous son calme apparent, le bon chrétien s’avoue sanguin. Pourtant, ils l’aiment leur pays d’adoption. Même s’il a fallu visiter sept églises avant d’en trouver une mixte.

Parce que pour eux, c’est la famille avant tout. Carol, fille de pasteur qui a quitté l’école pour créer un orphelinat, l’a suivi à l’autre bout du monde. Ce Noël-là, à Madagascar, il l’a vue chanter. Il a su que c’était elle. «Il m’avait dit qu’il travaillait dans le lait, je croyais qu’il était paysan en Suisse», rit-elle encore. Si l’Afrique est leur maison, ils ne cachent pas leur impatience à rejoindre leur autre refuge: Aigle. Le Vaudois n’oublie pas d’où il vient.

Roland Decorvet aime se distinguer des autres. «Je ne viens pas d’une grande famille, j’ai une intelligence moyenne, alors à 15 ans je me disais comment être différent?» Il décide d’apprendre le suisse allemand! Et hop, école de recrues dans les Grisons. «On m’a répondu: «T’es roillé», raconte-t-il avec l’accent vaudois. De quoi lui ouvrir plus tard les portes de la HEC Saint-Gall. Pas mal pour un gosse chapardeur en échec scolaire dont les parents ont vendu leur assurance vie pour lui payer une année d’école privée à Lausanne.

Son parcours force le respect. Première mission chez Nestlé: vendeur de nouilles Maggi à Bornéo. Un an plus tard, il est propulsé à Shanghai, puis le Pakistan, la Suisse et encore la Chine dont il parle parfaitement la langue. L’Afrique s’est imposée comme une évidence pour ce fils de missionnaire qui a grandi à Kinshasa. «J’ai un corps d’Européen, un cerveau de Chinois (en référence à sa capacité de travail hors norme) et un cœur d’Africain.»

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