L’expert des ponts met tout son cœur à l’ouvrage

PortraitEugen Brühwiler Primé meilleur enseignant de la section de Génie civil de l’EPFL, l’ingénieur pense travail même en congé.

Image: Philippe Maeder

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Il ne peut s’en empêcher. Sous la bruine de fin novembre qui inquiète le photographe, nous expliquons à Eugen Brühwiler, directeur du Laboratoire de maintenance, construction et sécurité des ouvrages de l’EPFL, que la rencontre commencera par une séance photos sous le pont Bessières (il a choisi l’endroit) et que nous discuterons dans un second temps, à l’abri des gouttes. Mais c’est plus fort que lui. Sitôt les clichés en boîte, le professeur s’arrête sous le pont qu’il connaît si bien, le fixe. Et commence à parler.

On comprend rapidement qu’on aura du mal à l’arrêter. Alors on sourit, ça l’encourage. «Vous voyez ces capuchons? Ils cachent les systèmes de précontrainte de la maçonnerie. En tant que consultant, j’ai proposé ce système lors de la construction du pont Saint-Martin pour le M2. Plutôt qu’une chemise en béton armé qui aurait fini taguée, cette solution a le mérite d’avoir pu laisser les pierres naturelles visibles. Mais percer les piliers du pont Bessières pour y faire passer le métro a été un sacré défi d’ingénierie», lance le scientifique, désormais trempé mais qui semble à peine s’en rendre compte.

Récompense «méritée»

De son propre aveu amoureux de cet endroit, «pour le pont Bessières évidemment mais aussi pour la cathédrale qu’on devine en arrière-fond», il ne manque pas non plus une occasion d’en parler à ses étudiants. «Le pont Bessières, c’est son dada», confirme Adrien Jeckelmann dans un sourire. Cet ancien étudiant en génie civil de l’EPFL a reçu son diplôme en septembre dernier.

Après la cérémonie, Eugen Brühwiler en a lui aussi reçu un: celui du meilleur enseignant de la section de Génie civil. «C’est entièrement mérité, poursuit Adrien Jeckelmann. Son approche est différente de celles des autres enseignants, qui ont tendance à ne parler que d’ouvrages neufs ou à construire. Lui traite d’ouvrages existants, comme du viaduc de Chillon dont il a supervisé la rénovation, il nous sensibilise aux problèmes de fatigue ou de corrosion. Il a mis sur pied un cours particulier, consacré à l’esthétisme, à l’historique des ouvrages et à leur intégration dans le paysage. Cette façon de donner du sens, d’aller plus loin que le calcul, est la patte des plus grands professeurs.»

«En vacances, j’ai tendance à prendre des ponts en photo pour mes cours. Ma famille se moque un peu de moi»

Pour nourrir ses cours, le professeur thurgovien n’hésite pas à aller piocher dans ses passions, ses loisirs. «Avec ma femme, j’écume les expositions d’art, à Lausanne ou ailleurs. L’art, et tout particulièrement l’Art déco, m’attire énormément. Ce mélange de technique et d’esthétisme est une source d’inspiration pour mon travail», confirme l’expert, qui n’hésite pas non plus à imposer sa passion pour les viaducs à sa famille. «En vacances, j’ai tendance à en prendre en photo pour mes cours. Ma famille se moque un peu de moi.» Avant de rassurer, souriant: «Rassurez-vous, je ne choisis pas mes lieux de vacances en fonction des ponts!» On ose lui dire qu’on en doute, il éclate de rire.

Envie d’ailleurs

Enfin assis au sec devant un café, lunettes sur le bout du nez et pull noir, l’ingénieur, qui a conservé un léger accent d’outre-Sarine, confie qu’il n’a pas rêvé d’ouvrages suspendus toute sa vie. «Enfant, j’étais fasciné par les animaux, je voulais devenir paysan», se souvient celui qui a grandi dans le Tannzapfenland, le «pays des pins», à deux pas du lac de Constance, au milieu des vaches et des forêts. Mais «une curiosité d’ingénieur» emportera ces rêves d’adolescent, il optera pour de hautes études. «Lorsque j’ai décidé d’aller au gymnase, on m’a considéré comme quelqu’un qui avait peur de travailler. Pour eux, il fallait bosser au village. Et donc y rester.»

Il tient bon et vise même plus haut. Direction les deux écoles polytechniques du pays, d’abord Zurich où il décroche son diplôme en 1983, puis Lausanne, où il pose ses valises l’année suivante. «Ce passage de la Suisse alémanique à la Suisse romande a constitué le changement le plus important de ma vie. Débarquer du fin fond de Thurgovie et découvrir une nouvelle culture m’a donné envie d’aller voir ailleurs», explique l’ingénieur, qui s’est du coup exilé deux ans de l’autre côté de l’Atlantique, le temps d’un postdoc au Colorado, où son fils Lucas est né en 1989. Sa fille Rhéa suivra, cinq ans plus tard. À ses enfants qui travaillent tous les deux à Berne, le professeur enseigne «l’esprit d’ouverture, la curiosité, le refus du repli».

Ce même désir d’ailleurs qui lui a fait quitter sa terre natale, où il ne s’attarde plus. «Je ne pourrais plus vivre en Thurgovie. Mon frère et ma sœur y sont restés. Lorsque je leur rends visite, je me sens nerveux après deux jours et veux rentrer. Tout est trop calme là-bas, il ne se passe jamais rien. J’aime l’arc lémanique pour son fourmillement, ses multiples influences et ce bouillonnement. Je suis un élément de cette soupe, je m’y sens bien.»

Directeur des Transports lausannois (TL), Marc Badoux, qui a rencontré Eugen Brühwiler sur les bancs de l’EPFZ, confirme. «On sent qu’il se plaît à Lausanne, ce qui n’allait pas forcément de soi dès le départ. Mais il a eu l’ouverture nécessaire pour véritablement s’y plaire. C’est un grand travailleur, toujours bien préparé. Ce n’est pas une sale tronche ni une grande gueule. Je dirais que c’est quelqu’un de calme.»

Une heure et demie en sa compagnie confirmera cette impression. Eugen Brühwiler parle beaucoup, beaucoup, de ponts, même lorsqu’il s’agit de parler de lui, comme de sa passion pour le sport. Au fil de la discussion, au moment d’évoquer ses proches, «une famille recomposée où les cinq enfants ont trouvé leur place», l’expert lève le voile sur sa blessure la plus intime: un long et douloureux divorce. «Je n’en veux pas à mon ex-femme, mais aux avocats. En tant qu’ingénieur, j’ai été formé à trouver des solutions. Ils n’en ont pas cherché une seule. J’ai développé une réticence professionnelle envers tout ce qui est judiciaire. Moi, lorsque je construis un pont, on peut s’en servir.» Il ne peut décidément pas s’en empêcher… (24 heures)

Créé: 11.12.2018, 09h09

Bio Express

1958 Naissance dans le canton de Thurgovie.

1983 Décroche son diplôme d’ingénieur à l’École polytechnique fédérale de Zurich.

1988 Doctorat à l’EPFL.

1989 Naissance de son fils Lucas.

1994 Naissance de sa fille Rhéa.

1994 Nomination en tant que professeur à l’EPFL. «Ma fille est pratiquement née le jour de ma nomination. Il s’en est fallu de peu pour que je ne puisse pas y aller. À ma nomination bien sûr!»

2004 Première application du béton fibré ultraperformant sur un pont de Sion (VS).

2014-2015 Grande application du même matériau sur le viaduc de Chillon, une première mondiale sur un tronçon aussi long. «On m’a invité aux quatre coins du monde pour évoquer ce composite. Beaucoup d’endroits dans le mode veulent reproduire cette technologie suisse.»

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