Passer au contenu principal

L’expert des stups descend de sa tour d’ivoire en baskets

Spécialiste international de l’analyse de stupéfiants, Pierre Esseiva rejette les différences qui stigmatisent mais assume son accent

Faculté de droit, des sciences criminelles Pierre Esseiva Professeur ordinaire UNIL dans un des labos
Faculté de droit, des sciences criminelles Pierre Esseiva Professeur ordinaire UNIL dans un des labos
Patrick Martin

Pour les médias, Pierre Esseiva est ce qu’on appelle un bon client. Ponte de l’analyse des stupéfiants à l’École des sciences criminelles (ESC) de l’Université de Lausanne et spécialiste de renommée internationale, l’homme est à l’aise face caméra. Disert, précis, jamais avare d’un bon mot et doté du sens de la formule, il a toujours un avis pertinent lorsqu’il s’agit de drogue.

Mais tandis qu’on l’attend à la cafétéria de l’ESC – «c’est plus pratique pour moi, si ça ne vous ennuie pas, je donne un cours peu après» – on est saisi d’un doute: l’expert sera-t-il aussi prolixe pour évoquer sa propre personne? Se dévoilera-t-il aussi facilement qu’il disserte sur les filières internationales de poudre blanche ou sur les habitudes des héroïnomanes suisses?

«Je n’aime pas ce qui sépare. Je vois le costume comme une barrière alors que, vis-à-vis des étudiants, je prône l’échange et la proximité»

Jeans, baskets et barbe de trois jours, Pierre Esseiva arrive avec une minute de retard. Il s’excuse dans un grand sourire, s’installe au milieu du hall, commande un café «pour un peu d’énergie» et l’avale d’un trait, fixant son interlocuteur de son regard bleu acier. Entre les étudiants et les doctorants présents ce jour-là, il ne détonne pas. Avec son look (il n’enfilera sa blouse de labo qu’au moment de la photo), il se fonderait presque dans la masse. «Je n’aime pas ce qui sépare. Je vois le costume comme une barrière alors que, vis-à-vis des étudiants, je prône l’échange et la proximité. Et je me sens plus à l’aise comme ça.»

Cette volonté de gommer les clivages, Pierre Esseiva la cultive depuis longtemps. «Je viens de Moutier, donc du Jura désormais. Mais ces questions d’appartenance et de géographie ne m’intéressent pas beaucoup. Enfant, mon père venait d’Ajoie, ma mère était prévôtoise et j’avais des copains bernois, d’autres jurassiens. Cela m’allait très bien, mais certains parents ne voulaient pas qu’ils se mélangent. J’ai très vite compris que ce dogmatisme n’était pas pour moi.»

70% des billets sont contaminés par la cocaïne en Suisse

On n’ose pas relever, mais on comprend enfin d’où vient cette petite mélodie, que plus de vingt-cinq ans passés sur le campus n’ont pas réussi à gommer. «Pour les autres, il est trahi par son accent, mais Pierre sait parfaitement d’où il vient», dit de lui Olivier Ribaux, directeur de l’École des sciences criminelles, comme pour souligner le côté «très vrai» et le discours peu ampoulé de son collègue. Lequel enchaîne les «c’est chouette», «c’est cool» et se permet même quelques «ouais» durant l’entretien. Loin de l’image du chercheur déconnecté du monde, à l’abri dans sa tour d’ivoire.

Il faut dire que cet adepte de pêche à la mouche version «no kill» au cours de voyages dédiés en Europe de l’Est, ancien policier scientifique de la police neuchâteloise, qui a fait ses armes en Australie, a du vécu. «Il parle vrai! lâche Olivier Ribaux. Il ne cache pas les problèmes derrière de grands discours, il va droit au but, quitte à se montrer critique. À tel point qu’il arrive qu’on s’engueule, mais il n’y a qu’avec les amis qu’on peut le faire sainement. Pierre est une tronche, mais avec un cœur énorme.»

Bien avant «Les Experts»

Le Jurassien/Bernois arrive en 1992 sur le campus lausannois, bien avant la mode de la série Les Experts, qui a dopé l’engouement pour les sciences forensiques et la police scientifique. Pierre Esseiva choisit cette voie pour son côté multidisciplinaire. Encouragé «par des parents qui ont toujours eu à cœur d’offrir à leurs enfants des possibilités auxquelles ils n’ont pas eu accès, mon père aurait aimé faire des études», il est mis en garde par les responsables d’alors sur le peu de débouchés qu’offrait la formation.

Mais celui qui a toujours aimé la compétition, «même dans une partie de jeu de société entre amis, il faut se battre et il faut gagner», s’accroche. À raison puisqu’il compte désormais parmi les plus grands spécialistes mondiaux de l’analyse des stupéfiants, selon Olivier Ribaux. «Ses recherches ont une grande influence. Il est très écouté en Europe», admire le supérieur.

Avant de superviser le déploiement d’un dispositif permettant d’analyser le cannabis (légal ou illégal) en quelques secondes au Paléo l’été dernier, l’expert avait sondé les eaux usées lausannoises afin de déceler quelles drogues s’y trouvaient. Loin de se pavaner à l’évocation de sa carrière, Pierre Esseiva baisse la tête. On le sent marqué. Il pense au trio qui a posé les bases de l’expertise romande en termes de stup et dont il est le dernier survivant. Il y avait le chercheur Frédéric Anglada et il y avait Olivier Guéniat, l’ancien chef de la police judiciaire neuchâteloise, qui s’est donné la mort en mai dernier. «Un collègue et un ami», ça se confond souvent chez lui. «Il m’a pris sous son aile dès que je suis arrivé. Dans la profession, c’était un modèle. J’ai beaucoup souffert de son départ. On n’a rien vu et d’un coup, tout s’arrête. On ne comprend pas pourquoi, mais il faut faire avec et avancer.»

Confiance dans la vie

Son remède pour avancer se trouve «dans une maison à la campagne, dans le Gros-de-Vaud». Loin du lac qu’il n’aime pas, «trop calme». Là où il vit avec sa femme Sonia et leurs jumelles, Alicia et Nina, 22 mois. «C’est beaucoup de taf, mais ce n’est que du bonheur. J’aime les observer et les voir évoluer. Ça donne confiance dans la vie.» Sa rencontre avec la mère de ses enfants le ramène aux sciences criminelles: ils ont travaillé ensemble à l’ESC. Il en profite pour rebondir, détourner subrepticement le sujet et repartir de plus belle sur la recherche, les stupéfiants, ses étudiants… On comprend qu’il n’en dira pas plus sur lui. Il sourit. L’expert des paradis artificiels préserve son jardin secret.

Une machine teste la légalité du cannabis en moins de dix secondes

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.