Le routard professionnel ouvre de nouveaux itinéraires cambodgiens

Laurent Holdener (33/41) L'aventurier de Givrins a fondé Terre Cambodge il y a vingt ans à Siem Reap. L’agence de voyage sort des sentiers battus et prend soin des habitants sur sa route

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Le krama que Laurent Holdener porte autour du cou – chaque jour d’une couleur différente – fait ressortir ses traits asiatiques. Dès qu’il ouvre la bouche, pourtant, le foulard à damiers typique du Cambodge s’estompe pour laisser apparaître ce copain lausannois avec qui on aurait bu une dernière bière au bar défunt de la Dolce Vita. «Ah la Dolc’ (prononcez Doltch), ça, c’était vraiment bien! Et La Bossette aussi!»


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Les souvenirs sont ceux de ses années estudiantines. Le Vaudois de Givrins, directeur de l’agence de voyages sur mesure Terre Cambodge, qu’il a créée en 1998 à Siem Reap, a définitivement quitté la Suisse à 27 ans, alors qu’il était sur les bancs de l’EPFL. «Mon premier voyage au Cambodge, quatre ans plus tôt, m’a causé un problème: après, j’avais toujours envie de partir!» éclate-t-il de rire. Ce premier voyage en routard et en mototaxi, Laurent Holdener en parle avec les yeux écarquillés du découvreur. On est en 1992, le pays s’ouvre à peine aux étrangers, en même temps qu’il accueille les casques bleus de l’UNTAC, l’autorité provisoire des Nations Unies qui tentera de réinstaurer la paix dans un pays dévasté par des décennies de guerre civile.


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Découvreur et routard, Laurent Holdener l’est encore à 48 ans. Même s’il se dit «préretraité» et savoure son temps libre pour renouer avec le piano, qu’il étudiait à l’EJMA, et le dessin. Au volant (scotché!) de sa Toyota Camry modèle 96, dont les vitres récalcitrantes annoncent l’usure, il fait couleur locale et ne laisse rien présager d’un expat à succès. Même image lorsqu’il défriche les trois nouveaux itinéraires annuels de Terre Cambodge, au gré de trekkings sauvages en tongs durant lesquels il dort dans son hamac à moustiquaire.

Les valeurs d’une société pas gâtée

«Ce qui m’a donné le virus de l’Asie, c’est la culture populaire, les valeurs familiales de ces sociétés pas gâtées, sans retraite ni chômage. Des notions qui se perdent dans les pays de l’Ouest.» Cette culture, il la connaît bien pour l’avoir embrassée. Ses parents, retraités, passent la moitié de l’année à Siem Reap. Et sa belle-sœur habite chez eux depuis de nombreuses années. Surtout, Laurent Holdener va depuis vingt ans à la rencontre des gens du cru – il parle un khmer fluide. Les voyages qu’il propose, et qu’il crée sur mesure, impliquent toujours des nuits et des repas chez l’habitant, et des guides ou des chauffeurs locaux. Tous sont défrayés correctement, au-dessus des salaires habituels, pour autant qu’ils offrent des prestations de qualité.

«Mais l’idée n’est pas de créer une dépendance au tourisme. Plutôt de réapprendre aux habitants ce qu’ils savaient faire avant: cuisiner avec des légumes de saison, cultivés par eux, tresser des nattes… Quand je suis arrivé dans certains villages, il y avait des citrons pourris qui jonchaient le sol et dont on ne faisait rien.» Si la population locale a perdu la mémoire, c’est que la guerre a passé par là. À Phnom Kulen, par exemple, la montagne qui s’étend au nord de Siem Reap et d’Angkor – et sur laquelle seul Terre Cambodge a le droit de faire dormir des touristes –, les habitants sont d’anciens Khmers rouges. «En 1997, quand les Kulen ont été «libérés», c’est juste parce que la population n’avait plus rien à manger.»

Laurent Holdener a vécu cette «libération», montant comme «tout Siem Reap» sur la montagne aux lychees, encore truffée de mines antipersonnel – «Oups, ce n’est pas bon de dire ça pour le tourisme…» Installé alors depuis un an au Cambodge, il enchaîne Handicap International, puis le chantier de l’Hôpital Kantha Bopha, fondé par le Suisse Beat Richner, et enfin ouvre son minuscule bar, où il crée ses premiers itinéraires tout en servant des bières. Avec ces expériences, il découvre la corruption et se fait aux manières et aux autorités locales. S’il est le seul à pouvoir rester la nuit aux Kulen, c’est qu’il connaît le général du 4e régiment. Et, chaque soir, un policier vient poster sa moto devant le portail de sa belle demeure – dessinée par lui – pour décourager ceux qui voudraient s’y infiltrer.

Programmes de développement

Ce qui frappe dans le récit de Laurent Holdener, y compris lorsqu’il raconte comment son chien Thomy, «comme la mayonnaise!» trop gras, s’est sans doute fait manger par les voisins, c’est l’absence totale de jugement. «Si les fonctionnaires sont corrompus, c’est parce qu’ils gagnent 80 dollars US par mois, contre 120 pour le salaire minimum des ouvrières textile.» L’entrepreneur sait qu’il ne changera pas la donne, mais avance avec cohérence dans son système de valeurs. Aux Kulen, par exemple, Terre Cambodge salarie Lieang, le jeune policier du coin, en plus de son salaire d’État. Une manière de valoriser son travail de proximité, son sentiment de responsabilité envers ses administrés; et de s’assurer que les programmes de développement que l’agence mène là-haut avec l’ONG française ADF sont bien suivis.

Quand on lui fait remarquer que celui qui nous sert aussi de guide a un téléphone dernier cri, Laurent Holdener découvre ses dents en joyeux désordre dans un large sourire: «J’adore que Lieang se soit payé un iPhone X! Et que Pou Bi (ndlr: un de ceux qui hébergent et nourrissent les touristes) se soit construit un avant-toit neuf et une cuisine en dur.»

En somme, ce que veut l’entrepreneur, c’est donner des clés à ceux qu’il emploie. Leur attitude envers lui témoigne d’ailleurs d’un respect mutuel bien plus que d’une déférence. «La plupart de nos employés (ndlr: Ning, sa femme, a fondé un spa également à Siem Reap) sont avec nous depuis quinze ans.» L’origine du couple – elle est Thaïe, lui à moitié Cambodgien par sa mère – est-elle pour quelque chose dans cette belle intégration? «Cela ne veut rien dire», lâche-t-il. On en revient à la culture. Si Laurent possède un appartement à Prilly, «au cas où les enfants font des études à Lausanne», et a emmené sa famille vivre deux ans à Lisbonne «pour qu’ils connaissent le Vieux-Continent», Ning a aussi acheté un lopin de terre à Surin, dans le nord-est de la Thaïlande, près de ses parents paysans. «Plus tard, on s’installera là-bas. Les parents viendront à la maison pour leur retraite. C’est exclu de les laisser seuls! Tant que j’ai un coin pour moi…»

www.terrecambodge.com

Créé: 16.08.2018, 09h08

Trajectoire

1969 Naît le 21 décembre, à Zurich, d’un père assureur schwytzois et d’une mère au foyer franco-cambodgienne. Grandit à Nyon, puis à Givrins.

1987-1988 Premiers voyages en Thaïlande et au Vietnam.

1992 Part deux mois au Cambodge, qui vient d’ouvrir ses frontières aux casques bleus de l’ONU. Fait le tour du pays en routard. Rencontre sa famille cambodgienne.

1996 Repart définitivement au Cambodge après des études en génie civil à l’EPFL, y cherche du travail pour s’y établir.

1997 Juste après le coup d’État, s’engage pour Handicap International, pour recréer un système hydraulique à Battambang. Vit la «libération» de Phnom Kulen, un des derniers bastions des Khmers rouges.

1998 Travaille sur le chantier de Kantha Bopha, l’hôpital fondé par Beat Richner à Siem Reap. Ouvre le Tooi Tooi Bar («tout petit bar») dans un minuscule local au centre-ville, où il crée parallèlement son agence de voyages Terre Cambodge. Y rencontre sa future femme, Ning, responsable qualité au spa du Sofitel, qui ouvre un salon à l’étage. Ils sont les parents de Khem, 14 ans, et Anya, 12 ans.

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