Le facteur jongle avec les notes, les colis et les mots

PortraitLaurent Küng, alias Auguste Cheval, est en lice pour le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne.

Image: Florian Cella

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Auguste Cheval. C’est sous ce pseudonyme un rien burlesque que le Lausannois Laurent Küng a signé ses deux premiers romans. «Cheval»? En hommage au facteur français du même nom mort au début du siècle dernier. «Il a édifié de ses mains un palais – le Palais idéal – pendant trente-trois ans grâce à des pierres qu’il ramassait jour après jour lors de ses tournées. Sa persévérance et son opiniâtreté me touchent beaucoup», dit celui dont le palais idéal est la littérature. «Et puis, je suis moi-même un facteur!» souligne-t-il, en référence à son métier de coursier à vélo. Quant à «Auguste», l’adjectif ne sert qu’à magnifier le «Cheval». Ne voyez dans le choix d’un nom de plume aucune arrogance, ce n’est pas le genre du bonhomme. «Je pensais que ça se faisait couramment, dit-il naïvement. En réalité, ce n’est pas si répandu et ça surprend beaucoup dans le milieu.»

C’est dans son appartement sobrement meublé et à la tapisserie vieillotte que nous reçoit l’écrivain. Voilà seulement trois semaines qu’il y a emménagé en colocation avec deux amis. «Si vous revenez dans six mois, ça n’aura pas beaucoup changé», s’amuse-t-il en désignant sa chambre. Un bureau, un lit, une malle et un vélo, tout y est. Une pièce simple, à l’image de son occupant. Rien n’indique dans l’habillement du coursier qu’il était de service ce jour-là, hormis peut-être l’ourlet de son pantalon, relevé uniquement du côté droit pour éviter les taches de la chaîne. Ses cheveux en bataille et son regard tendre lui donnent l’air d’être en permanence cueilli au saut du lit, mais le parcours bien fourni du jeune homme de 29 ans contredit cette première impression.

Un deuxième roman plutôt qu’un master

D’un large sourire, il se rappelle l’annonce de sa nomination au Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne. «En plein shift, j’attendais un colis à Épalinges quand j’ai reçu un mail d’Isabelle Falconnier, la responsable du Prix. Ça a été une grande surprise.» Choisi par des spécialistes issus de bibliothèques, il dit modestement sa joie de se sentir reconnu par d’autres lecteurs. Son roman sélectionné, «Les corps glorieux», narre l’épopée de trois coursiers qui se rendent à Istanbul pour acheter du tabac et qui décident de rentrer en Suisse à vélo. Comme le Facteur Cheval, Laurent Küng puise son inspiration dans son environnement professionnel. «Mais être coursier, je ne le vois pas comme un boulot. Il se passe dans ce métier un truc indéfinissable qui tient au plaisir qu’on a à être entre nous.»

Autre source d’inspiration: ses études de français et de philosophie à l’Université de Lausanne. «Sauf que je n’ai pas achevé mon master», confie-t-il sans regret. «Je n’avais plus qu’à rédiger mon mémoire, mais j’ai écrit mon deuxième roman à la place.» Et l’UNIL a surtout permis à cet ancien timide de s’ouvrir au monde. «Ado, je ne parlais pas, j’avais de la peine à partager des choses avec les autres, et je n’ai pas adressé la parole à une fille avant mes 20 ans!» Et puis, il y a eu le déclic. «Un jour, j’ai fait une blague qui a tapé dans le mille et qui a fait rire des gens. Je me suis rendu compte à ce moment-là que j’étais capable d’être comme tout le monde.» D’ailleurs il voit une fille, Lucie, qui vit à Paris et avec qui il mène une relation à distance. Il se rend régulièrement dans la Ville Lumière.

Un héritage sportif

«Guéri» de sa timidité, il reste toutefois «discret et calme», selon sa sœur, l’athlète professionnelle Maude Mathys. Le sport, c’est une affaire de famille chez les Küng. «Nos parents ont toujours été très actifs dans les clubs, on a grandi dans ce milieu, raconte-t-elle. Mais à une époque, Laurent s’est démarqué et a choisi ses propres disciplines, loin des stades d’athlétisme.» Comme le football, qu’il pratique au sein du FC Pain Fromage, un petit club associatif fondé par un copain. Et le vélo, bien sûr. En 2018, Laurent Küng a été sacré champion suisse des coursiers à vélo pour la troisième année consécutive. Une compétition qui requiert des compétences sportives, mais aussi organisationnelles. «Ce qui m’intéresse surtout dans ce genre d’événements, c’est l’ambiance qui règne et la grande fête qui s’ensuit.»

Dans les couloirs de Vélocité, il se murmure avec enthousiasme, et dans un langage fleuri, que le garçon «chie de l’or». C’est sans doute l’accumulation de ses casquettes qui vaut à notre homme l’admiration de ses pairs. À ses heures, l’écrivain-facteur lâche sa plume et son vélo pour empoigner sa guitare ou ses baguettes. Jouant de temps à autre dans des petites formations, il a par le passé connu le succès avec l’ex-groupe chablaisien The Mondrians et avec The Awkwards, groupe disco-punk veveysan avec lequel le batteur s’est produit aux États-Unis et au Canada. «C’est quelqu’un de talentueux, qui a énormément de facilité. Les choses qu’il aime, il les fait monstre bien et avec beaucoup de cœur», décrit son ami et collègue coursier Jean-Sébastien Luy. La clé de sa réussite? Étonné par la question, il répond: «Je fais les choses que j’aime, je ne peux pas rester dans une situation où je ne suis pas heureux. Et je me plais dans la diversité.» Comme le Facteur Cheval, l’écrivain vit sa vie au gré de ses rêves, sans prise de tête.


Rencontre Le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne organise une rencontre avec l’auteur le 1er décembre à 11 h au Lausanne Palace. Entrée libre, sur inscription à prixdeslecteurs@lausanne.ch (24 heures)

Créé: 06.11.2018, 09h29

Bio

1989
Naît le 31 janvier à Vevey. Grandit à Blonay.

2009
Vers 20 ans, prend ses premières notes dans des cahiers.

2010
Devient le batteur du groupe indie rock The Mondrians.

2012
Rencontre le succès avec The Awkwards, groupe disco-punk zouk.

2015
Commence des études de médecine après son bachelor en lettres. Après deux semaines, un jour et une nuit d’insomnie, il abandonne. Trouve le temps pour écrire son premier roman, «La disparition de l’homme à la peau cendre - Éloge de la conversation», publié en 2016.

2015
Commence son métier de coursier à Vélocité.

2017
Commence l’écriture de son deuxième roman, «Les corps glorieux», en lieu et place de son mémoire de master. Parution en mai 2018.

2018
En septembre, nomination au Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne.

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