Le faux nonchalant à qui tout réussit

PortraitLe Lausannois aux racines italiennes, Andrea Binotto, veut privilégier sa passion pour le football, au grand dam de ses élèves du Gymnase de la Cité.

Image: Vanessa Cardoso

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Ce samedi sera jour de fête pour le FC Stade-Lausanne-Ouchy (SLO). L’occasion de dire adieu – ou au revoir – à ce bucolique mais désuet stade Samaranch, à Vidy, qui rythme depuis des décennies la vie du club. Mais surtout celle de célébrer l’incroyable exploit réalisé par une équipe qui s’apprête à rejoindre, pour la première fois de son histoire, la Challenge League et le petit monde du football professionnel.

Une formidable aventure dont Andrea Binotto est, depuis sept ans, l’incontournable homme-orchestre. Une bonne partie du mérite lui revient. Quand cet Italien d’ici, passionné mais sans réelle référence dans le milieu, a débarqué à Vidy en 2012, le SLO se mesurait à Lutry et à Chippis. Dans deux mois, ses adversaires auront pour noms Grasshopper et, peut-être, Lausanne-Sport… «Je ne réalise pas encore que nous faisons désormais partie des vingt meilleures équipes du pays. Quant aux louanges et aux félicitations que je reçois ces derniers temps, elles me flattent et me gênent à la fois. Parce que je n’ai jamais aimé m’exposer. Mais je ne cache pas que cette reconnaissance me fait aussi plaisir.» Rien ne le prédestinait à figurer un jour dans le cercle très fermé des techniciens reconnus du pays. Après une modeste carrière de joueur, il commence son parcours d’entraîneur à Concordia Lausanne, en 4e ligue. Pour gravir les échelons dans un milieu où, selon lui, le système de la méritocratie existe bel et bien. «Il est logique qu’il soit plus facile pour un ancien très bon joueur de se faire une place au plus haut niveau. Mais je suis convaincu que cette fonction délicate repose beaucoup sur la compétence et des qualités humaines qui vont bien au-delà de cette précieuse expérience qu’ont eu la chance d’accumuler les grands joueurs. Du coup, je me suis vite dit que si je le méritais, ma passion pour le foot et cette fonction pourraient peut-être un jour me conduire jusqu’au professionnalisme.»

Dix-sept ans se sont écoulés depuis ses premiers pas en tant qu’entraîneur. Axel Danner, l’un de ses fidèles joueurs du SLO depuis 2012, se dit bluffé par l’évolution de son coach. «Il a une faculté d’adaptation exceptionnelle et, à chaque changement de catégorie qu’a vécu l’équipe, il est très vite parvenu à cerner les nouvelles exigences auxquelles il a dû se confronter. Son message passe bien car il sait trouver les bons mots pour être compris par chacun. Il a ce détachement et cet humour si utiles dans les situations tendues.»

Ce contact facile et ce charisme reconnu – souvent accompagnés d’une décontraction qui frise la nonchalance –, Andrea Binotto n’en fait pas seulement profiter ses footballeurs. Depuis seize ans, il enseigne les mathématiques au Gymnase de la Cité. Où il a la particularité de se promener de classe en classe sans le moindre livre ou polycopié sous le bras. «Je sais que je suis un peu une caricature, rigole-t-il. Mais le fait d’arriver au cours les mains vides a un but précis: éviter au maximum cette routine qui nous guette tous. Dans ces conditions, lorsque je prends la craie, je me demande comment je vais expliquer le sujet du jour aux élèves. Et cela m’oblige à trouver une voie à chaque fois différente. Une façon de faire qui me stimule.» Et qui séduit ses élèves. «Il est effectivement très apprécié d’eux car sa façon de fonctionner est à la fois originale et efficace, raconte Philippe Campiche, son directeur. Ses relations avec ses collègues sont elles aussi excellentes, même si son apparente nonchalance agace parfois certains. Mais s’il peut se le permettre, c’est parce qu’il est d’une intelligence supérieure à la moyenne. Lors des réunions de profs, ses remarques sont très attendues et souvent étranges dans un premier temps. Ce n’est parfois qu’un peu plus tard que l’on se rend compte de leur pertinence.»

Un nouvel équilibre à trouver

Une intelligence et une vivacité d’esprit qu’Andrea Binotto partage avec son frère, Mattia, d’un an son aîné, qui est directeur de la gestion sportive de la Scuderia Ferrari en Formule 1 depuis janvier. «Alors qu’ils n’avaient jamais pu faire d’études, raconte-t-il avec reconnaissance, mes parents ont tout fait pour nous offrir cette possibilité. À une époque où il était plus compliqué qu’aujourd’hui pour des jeunes issus d’une petite communauté d’accéder à l’enseignement supérieur. Mais comme nous avions de la facilité pour tout ce qui était scientifique, chacun a pu faire son parcours jusqu’à l’EPFL, mon frère en mécanique et moi en mathématiques.» Pour s’orienter ensuite vers l’enseignement tout en gardant constamment un pied dans le football.

«Il y a bien entendu pas mal de points communs dans la gestion d’une classe et d’un vestiaire, détaille Andrea Binotto. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’autant je me sens responsable des résultats de mon équipe, autant je me détache de ceux de mes élèves. Il est évident que je suis toujours heureux de les voir obtenir de bons résultats, mais, le cas échéant, le mérite leur revient entièrement. A contrario, en cas d’échec, je ne culpabilise jamais. Parce que j’estime leur donner toutes les armes pour réussir. À eux ensuite de savoir ce qu’ils veulent en faire. Dans le même temps, je peux ruminer longtemps une défaite de mon équipe. Trouver la bonne alchimie avec des joueurs qui viennent de tous les horizons est l’une des choses les plus importantes et compliquées. Le secret est peut-être d’être distinct d’eux sans être distant.»

Fier de ses racines italiennes, Andrea Binotto a toujours vécu à Lausanne. «Plus jeune, je me devais d’affirmer une nationalité dont j’étais très fier.» Une nécessité qui n’existe plus. Même dans son approche du football. «C’est faux de penser qu’en Italie on continue de privilégier le jeu défensif. Mon credo est qu’une équipe gagnante est une équipe qui attaque et joue bien au ballon.»

Année sabbatique

Cette promotion avec SLO va briser ce bel équilibre entre sa vie professionnelle et sa passion. «J’ai dû faire un choix car, dès juillet, les deux activités ne seront plus compatibles, admet Andrea Binotto. Et sans hésiter j’ai décidé de prendre une année sabbatique au gymnase. Ce qui me permettra de vivre pleinement une expérience extraordinaire qui, j’en suis conscient, pourrait être très courte suivant les résultats. Mais j’ai cet énorme avantage de me lancer dans cette aventure avec un agréable filet de sécurité grâce à un métier d’enseignant que je pourrais reprendre dans un an.» Un changement de vie dont bénéficieront aussi son épouse et ses enfants. «J’ai longtemps culpabilisé, vis-à-vis de mes enfants, de ne pas être souvent là le soir et les week-ends. Quant à mon épouse, conclut-il en riant, elle savait qui j’étais bien avant notre mariage.»

Créé: 16.05.2019, 10h13

Bio

1970 Naissance le 29 novembre, à Lausanne.

1995 Diplôme d’ingénieur en mathématiques à l’EPFL.

1996 Mariage avec Roberta.

1997 Naissance de Francesca puis de Davide deux ans plus tard.

2000 Doctorat ès sciences en mathématiques à l’EPFL.

2003 Nommé professeur au Gymnase de la Cité.

2005 Première promotion en tant qu’entraîneur, en 2e ligue avec Concordia.

2012 Obtient le diplôme A UEFA d’entraîneur et s’engage avec SLO. Trois promotions suivront en 2014, 2017 et 2019.

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