La «femme de l’année» se relève, malgré le handicap

Château-d’ŒxLundi, Isabelle Henchoz a été récompensée à Monaco pour son engagement au sein de l’association Capdenho.

Château d'Oex, le 2 mai 2018. Isabelle Henchoz, nominée pour le prix de la femme de l'année à Monaco pour son travail avec l'association Capdenho

Château d'Oex, le 2 mai 2018. Isabelle Henchoz, nominée pour le prix de la femme de l'année à Monaco pour son travail avec l'association Capdenho Image: Chantal Dervey

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Élégamment vêtue, coiffée et maquillée avec soin, installée dans le chalet que son père a bâti en 1960, Isabelle Henchoz égraine les événements qui ont marqué sa vie. Il est question de drames, mais aussi de miracles. Lorsqu’elle revient sur le jour où elle s’est assise pour la première fois dans son fauteuil roulant, elle s’exclame: «Quel bonheur! Ce jour-là, j’ai eu l’impression de retrouver ma liberté, après mon séjour au CHUV, clouée au lit. Je pouvais aller partout. À la clinique de réadaptation Suva à Sion, je suis devenue la dame qui n’était jamais dans sa chambre.»

Ce sont des tumeurs logées dans sa moelle épinière, détectées en novembre 2007, qui l’ont privée de l’usage de ses jambes. À l’époque, Isabelle Henchoz fait visiter «en quatre langues» les caves à fromage de L’Étivaz aux touristes. «J’ai commencé à m’encoubler sur le parcours, puis j’ai remarqué que ma jambe gauche traînait. Quelque chose clochait.» Mais si le handicap l’empêche désormais de marcher, il n’a pas été capable de l’empêcher de vivre à toute allure. Quelque mois après le diagnostic, elle rejoint l’association Capdenho qui œuvre au Pays-d’Enhaut pour y développer une offre sportive et de loisirs pour les personnes handicapées. Lundi, son engagement a été récompensé. Elle est devenue la première Suissesse à remporter le Prix Monte-Carlo Femme de l’année. Elle accueille cette distinction avec modestie et générosité: «C’est un honneur. Mais c’est surtout un énorme coup de projecteur pour Capdenho.»

Je n’en ai pas l’air, mais j’ai passé vingt-cinq étés à l’alpage. On apprend à s’adapter à tout.

Dans la clinique sédunoise, dix ans plus tôt, elle a pris acte du diagnostic avec la même force: «Je ne suis pas passée par une période de révolte. Je m’estimais encore bien lotie, comparé à d’autres patients. Je me suis dit: «Je vais me débrouiller autrement.» Selon elle, son étonnant parcours professionnel explique en partie cette réaction. Cette «fille de la ville», née à Lausanne, est tombée tôt amoureuse du Pays-d’Enhaut où elle venait passer ses vacances avant d’enseigner à l’Institut Videmanette de Rougemont. Elle a connu la vie agricole. «Mon mari, Jacques, a longtemps été président des caves à fromage de L’Étivaz. Je n’en ai pas l’air, mais j’ai passé 25 étés à l’alpage avec mon mari et mes enfants. On apprend à s’adapter à tout; si mon mari arrivait à le faire, alors moi aussi.»

Solide face aux drames

La Damounaise avoue tout de même posséder un caractère solide. «Ça m’est donné de naissance.» Une qualité qui lui permet de traverser les drames familiaux sans jamais s’effondrer. Comme le décès en 2003 de Joachim, le plus jeune de ses trois fils, victime à 17 ans d’une arme à feu. «Il faisait du tir sportif. On ne saura jamais si c’était un accident ou non.» Une semaine plus tard naissait Léa, l’enfant de son deuxième fils, Jean-Rodolphe.

Elle raconte cet épisode avec hésitation et émotion. Tout comme elle raconte, avec une larme dans la voix, le terrible accident qui se produit en 1984 sur l’alpage de Seron: son fils Samuel, âgé de 5 ans et demi, reçoit un coup de sabot de poulain en pleine tête. Sur le trajet vers l’Hôpital de Château-d’Œx, Isabelle Henchoz, alors enceinte de son troisième enfant, fait preuve d’un sang-froid exemplaire: «Je lui ai parlé en permanence, je voulais qu’il reste conscient. Je lui ai expliqué que les médecins allaient le faire dormir pour qu’on puisse lui réparer sa petite tête.» Au CHUV, le pronostic est pessimiste. «On m’a dit que mon fils risquait de ne pas ressortir vivant du bloc ou qu’il serait paralysé du côté droit.» Mais il se remet totalement de l’accident. «Le neurochirurgien qui s’est occupé de lui m’a dit que c’était un miracle.» En 2004, un peu moins d’une année après la mort de son frère, Samuel est victime d’un grave accident de moto et s’en sort à nouveau.

Plus récemment, le 25 février dernier, c’est son mari qui connaît à son tour un grave accident, en montagne. «Un autre miracle, raconte son épouse. Il a fait une chute de 300 m le long d’une barre rocheuse. Son portable était dans sa poche de poitrine. Ses côtes se sont cassées mais son téléphone a tenu le coup. Et il a réussi à rester suffisamment lucide pour le déverrouiller et m’appeler pour me demander de prévenir les secours.» L’amie qui l’accompagnait est décédée sur place.

De la tristesse et de la beauté

Littérature, écriture, opéra, mode et travail pour plusieurs associations (Amis du Pays-d’Enhaut, DécouverteS en faveur des élèves de la région, Capdenho) occupent désormais le quotidien d’Isabelle Henchoz. «Et je passe aussi le plus de temps possible avec mes petites-filles chéries, Léa, Pauline, Mérédith, Romane, Kira, Émilie.» La Damounaise continue aussi de voyager. Son pèlerinage à Lourdes en 2013 l’a marquée. Ses vacances à Sainte-Marie-la-Mer (dans les Pyrénées-Orientales) chez des amis aussi. «On se promenait sur le chemin longeant la plage. J’ai réalisé ce jour-là que je ne ressentirais plus jamais la sensation de marcher dans le sable.»

Isabelle Henchoz sait que sa maladie peut empirer. «Les médecins m’ont dit que mon état pouvait rester stable durant cinq, dix, quinze ans. La mort ne m’inquiète pas: je ne suis pas du genre à faire tourner les tables mais je suis persuadée qu’on m’attend de l’autre côté. Cela dit, je m’ennuierai quand même des gens que je laisserai ici.» Dans l’immédiat, elle profite de l’existence. «Je n’aime pas me morfondre. Ça rend la vie plus dure. Il y a des choses tristes, des drames. Mais tellement d’autres choses si belles. Comme mes petites-filles. La semaine dernière, avant que je parte à Monaco, l’une d’elles m’a dit: «Si tu ne gagnes pas le Prix de Femme de l’année, ce n’est pas grave. Pour nous, tu es la grand-mère du siècle.» C’est beau, non?» (24 heures)

Créé: 16.05.2018, 08h56

Bio Express

1er novembre 1954
Naissance à Lausanne
29 avril 1978
Mariage avec Jacques Henchoz
11 novembre 1979
Naissance de Samuel. Suivi le 20 août 1981 par Jean-Rodolphe puis par Joachim, le 25 novembre 1985. Leurs trois fils ont donné six petites-filles à Isabelle et Jacques
2003
Joachim décède. Une semaine après, l’amie de Jean-Rodolphe donne naissance à une fille. «Tristesse et bonheur, tout se mélangeait.»
Novembre 2007
Des tumeurs privent Isabelle Henchoz de l’usage de ses jambes. Elle rejoint l’association Capdenho dans les mois qui suivent
2010
Voyage à Sainte-Marie-la-Mer
2013
Voyage à Lourdes
14 mai 2018
Isabelle Henchoz reçoit le prix Monte-Carlo Femme de l’année

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