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De fibre russe, ils veulent habiller nos pieds de laine feutrée

La voie de Galina et Dan Witting était toute tracée dans une multinationale. Mais ils ont choisi l’aventure en créant Baabuk, la nouvelle marque lausannoise de bottes et de baskets.

Installés aujourd'hui aux Ateliers de Renens, Dan et Galina Witting veulent faire de Baabuk une marque reconnue loin à la ronde avec leurs chaussures originales de laine feutrée
Installés aujourd'hui aux Ateliers de Renens, Dan et Galina Witting veulent faire de Baabuk une marque reconnue loin à la ronde avec leurs chaussures originales de laine feutrée
Patrick Martin

Des baskets en laine? Vous n’y pensez pas: trop chaud l’été, trop froid l’hiver, trop salissant, ça pique! Voilà des idées reçues que Galina et Dan Witting battent en brèche. A coups de bottes… feutrées. Les fondateurs de Baabuk, cette jeune marque lausannoise de chaussures originales, n’ont-ils pas convaincu l’explorateur Mike Horn des propriétés «miracle» de la laine feutrée dans ses chaussures de ski quand il s’est aventuré vers les pôles?

Galina, née en pays soviétique, et son mari, Dan, ont mis au goût du jour les légendaires bottes de feutre «valenki» portées par des générations de Russes. «Lorsque j’étais petite, je les mettais pour aller dans la neige. Il n’y a rien d’autre qui tienne aussi bien les pieds au chaud. Le balayeur comme le soldat les porte en tout temps en Russie: on dit que c’est grâce à elles que les armées ont gagné les grandes batailles.» L’aventure Baabuk, c’est un peu l’histoire d’un dégel entre deux mondes, l’est et l’ouest. Fille d’un fonctionnaire de l’ONU, Galina arrive en Suisse à l’âge de 10 ans. Sa famille pensait rester deux ans avant de repartir. Mais on est en 1989, l’année de la chute du Mur…

Poupées russes

D’origine roumaine, Dan a lui grandi en Allemagne avant de rejoindre l’EPFL. Le couple se rencontre sur le campus lausannois où Galina fait l’école HEC. Après leurs études, tous deux sont engagés dans une multinationale du tabac, une grosse boîte dans laquelle ils ont le sentiment que leurs idées de créations à taille humaine sont étouffées. Mais comme les poupées russes, il faut en ouvrir plusieurs avant de trouver celle qui est à votre image. Et ce n’est pas un hasard si l’idée qui sera la bonne trouve sa source au pays de son enfance. Revenus de vacances, les parents de Galina font cadeau… de bottes «valenki» au couple qui les essaie dans la neige aux Paccots. Pourquoi ne seraient-elles pas aussi utiles dans les Alpes par un froid sibérien qu’au-delà de l’Oural?

«C’est une ancienne production, authentique, raconte Dan. Sans même savoir comment on fabrique des chaussures, on s’est dit qu’on allait réinventer quelque chose de traditionnel»! L’idée prendra forme à Jakarta, en Indonésie, où sa société l’envoie. Enceinte d’une seconde fille, Galina lâche son job pour que la famille reste unie. Mais elle ne veut pas laisser ses rêves s’exhaler…

Un jour, elle sort du tiroir un morceau de laine en lambeaux emporté dans ses bagages et le frotte avec du savon de vaisselle. «La fibre de laine s’ouvre et s’entremêle, plus on frotte plus cela devient compact jusqu’à former le feutre. Dan a trouvé cela génial, on s’est dit qu’il y avait du potentiel.»

Mais, de leur propre aveu, ils ne connaissaient rien à cette matière. C’est grâce à Internet qu’ils trouvent une bonne âme russe prête à leur donner un cours via Skype… «Il était minuit. J’ai pris la petite baignoire de ma fille et on a testé la technique de feutrage». Il en résultera dix modèles de bottes et de chaussons. La famille et les amis jouent les cobayes mais ils sont séduits. Il faut dire que les qualités de la laine feutrée naturelle, pour les pieds nus, sont surprenantes: très confortable, celle-ci est antibactérienne, hydrofuge, et régule la température intérieur-extérieur.

Bricoleur-né

En 2013, alors qu’est enregistrée la marque Baabuk, ils exposent leur création dans une foire spécialisée à Munich et reçoivent commande pour 1000 paires de leur produit. Sauf qu’il faut compter 7 heures de travail pour feutrer une chaussure à la main, couche par couche, en les roulant et les tapant! Heureusement, Dan l’informaticien est un bricoleur-né. Il dessine trois machines, pour mécaniser en partie cette production artisanale, qu’il construit de façon empirique avec des ateliers mécaniques à Jakarta. A côté de son job principal. Avec le chauffeur de la famille, son père comme premier employé, suivi de 14 autres, le couple d’entrepreneurs monte sa petite usine dans un pays où on ne connaît pas cette matière. Mais les 1000 paires de la première collection sont livrées!

Il n’est pas possible, dit Dan, de copier les Russes dont la production est massive mais peu industrialisée. De plus, ils utilisent de la colle pour aller plus vite, ce qui rend le feutre «dur comme du caillou». Il faut dire que ces bottes, en Russie, représentent le bas de gamme. Mais, à l’exemple des Havaianas brésiliennes, devenues un must à la mode, les Witting veulent habiller les pieds de laine feutrée de façon élégante et «faire des valenki quelque chose de contemporain et de design». 2015, l’année de leur retour à Lausanne, marque un tournant: leur activité se transforme en vraie entreprise avec le lancement d’une collection de baskets. La pantoufle et la botte d’hiver familiale des débuts sont complétées par une chaussure urbaine avec un look qui n’a rien à envier aux marques vedettes, pour un prix similaire. Mais elle… est en laine 100% naturelle feutrée qu’on peut même laver à la machine!

La laine des moutons de Dorigny

Baabuk va vendre cette année quelque 18 000 paires de chaussures. Entre-temps, son atelier de production indonésien a été transféré au Népal où on fait le premier travail manuel pour les bottes, alors qu’un autre atelier au Portugal les assemble et produit les baskets. Celui-ci est géré par une femme qui partage avec Galina et Dan des valeurs communes d’une entreprise consciente de son impact sur la planète et sur l’homme. «On s’est lancé dans une démarche responsable, d’abord parce que cela nous ressemble», explique la jeune femme. C’est la philosophie d’un courant qui émerge dans le monde de l’économie: les B Corps sont un nouveau type de sociétés – labélisées – engagées pour le bien commun et qui placent au premier plan la politique environnementale et sociale.

Mais Baabuk, qui a des ambitions de marque mondiale, est aussi un concentré d’innovation dans sa façon de fonctionner, car le produit à succès naît autant des remises en question que des impulsions créatrices. Pour réaliser ses collections et les commercialiser, elle a levé des fonds par financement participatif. Et en ce moment, elle fait un passage dans l’incubateur Mass Challenge, à Renens, un laboratoire de sociétés de tous horizons qui viennent faire germer in vitro les idées de demain. Peut-être celle-ci: pourquoi pas, un jour, récupérer la laine des moutons de Dorigny?

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