Fier d’être «le Suisse» de Madagascar, le meunier ne se laisse pas endormir

Par monde et par Vaud (28/41)Ex-directeur adjoint des Minoteries de Plainpalais, le Broyard Roland Marion n’a finalement pas pris de retraite. À 75 ans, il multiplie projets solidaires et entrepreneuriaux.

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C'est toute une histoire…» Sur le chemin de l’hôtel depuis l’aéroport de Taomasina – une espèce rare où l’employé vérifie encore que le bagage corresponde bien à celui qui l’emporte! –, à chaque question, la promesse d’un récit palpitant revient en boucle, un poil rétive. Peut-être. Ou peut-être parce que dans le sang de ce terrien tout-terrain coule le réflexe d’une juste méfiance au premier contact. On ne se raconte pas comme ça, le moment doit être propice! Mais, c’est sûr, après deux jours à profiter de cette bonhomie, écran d’une intelligence rusée, et après avoir scanné cet enthousiasme tempéré d’une belle intégrité, Roland Marion à Madagascar, «c’est toute une histoire».

Et on passe sur l’accent vaudois resté intact. Alors les routes gangrenées de cratères, les embouteillages de tuk-tuks pétaradant entre les vélos-taxis à l’heure de pointe, les étals des bouchers où la viande cuit (déjà) un peu au soleil, ce fourmillement incessant, presque galvanisant, n’en représente qu’une infime partie. Ce serait plutôt une forme de décor où les possibles se bousculent, à commencer par celui d’être «bien». Les yeux le disent, les projets qui s’enchaînent le démontrent.

Dans la chaleur des fours d’Epigasy (Centre de formation en boulangerie-pâtisserie) cumulée à l’étouffoir extérieur, on trouverait presque la température du bonheur de celui qui n’a rien lâché depuis si longtemps. Donc… qui a enfin obtenu une première volée de 20 apprentis en avril de cette année. Et si le propre-net-en-ordre helvétique règne dans les laboratoires comme le drapeau à croix blanche sur le toit, si les fonds de la Maison du pain et du blé, à Échallens, et du couple Marion l’ont rendu possible, les sourires, très appliqués, sont bien malagasys. Gamins de ces quartiers où l’attente rôde entre quatre bouts de tôle, tous ont entre 18 et 25 ans, conscients de pétrir une proposition d’avenir.


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Du pain, il y en a partout sur cette île deux fois plus grande que la France qui lui a laissé ce goût en héritage postcolonial, mais des boulangers acquis à son art, avant Epigasy, il n’y en avait pas. Le potentiel est énorme, l’espoir d’ouvrir une filière adaptée aux sourds-muets tenace, mais le temps n’est pas à l’autosatisfaction. En revanche, à la gourmandise, oui. La croûte du paillasse encore chaude est belle, sa couleur aussi, il craque. Verdict? Ce sera celui d’un professionnel intransigeant. «Il manque cinq minutes de cuisson.» Il ne nous avait pas menti, Roland Marion, 75 ans, les mains aussi expertes dans la farine que dans le béton, c’est toute une histoire! Et avant ses bonheurs de bâtisseur du futur et ses quelques déceptions sur l’île rouge, c’en est une autre encore…


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Un coup de téléphone inoubliable

Cette dernière se réveille à la vaudoise – dans la moiteur de l’hiver à 25-26 degrés sur la côte nord-est –, devant un verre de blanc, même vinifié en Afrique du Sud. La journée s’achève, l’océan Indien envoie ses rouleaux finir leur course sur une plage idyllique mais déserte. Les touristes font partie des souvenirs, une épidémie de peste noire en plus d’une instabilité chronique les a éloignés… Restent bien quelques vasahas (étrangers), mais tous sont là pour affaires dans cette ville de plus de 300'000 habitants, poumon portuaire du pays. Des grues. Des lignes sans fin de conteneurs. Quelques empreintes bâties d’un autre temps, plus glorieux. Une verdure galopante. Un terrain de pétanque (les Malagasys sont champions du monde) à l’ombre d’arbres centenaires. Ou encore ce marché où le terroir révèle ses richesses, mais ses rangées clairsemées, les difficultés économiques des consommateurs. Le tableau est bien différent de celui que Roland Marion a découvert il y a quatorze ans, peu après un coup de téléphone. Inoubliable!

«Au bout du fil, mon fils, qui me dit: «Papa, je te passe le président de la République, Marc Ravalomanana.» Olivier venait de lui vendre une minoterie et une rizerie, il leur manquait l’agronome pour suivre ces projets.» Trois jours après, le directeur adjoint des Minoteries de Plainpalais buvait un whisky avec le président en… ex-futur retraité. «Qu’est-ce que vous voulez?» Je me suis pris au jeu et, après trois mois, j’avais sa confiance totale. Il lui arrivait même de me dire oui, avant que j’aie fini. Le dialogue était direct, lui agissant en entrepreneur pour faire avancer un pays qui comptait alors une classe moyenne. Mais c’était une vie de fou, j’avalais de nuit, deux fois par semaine (et sans compter les jeux de pneus), les 113 kilomètres de piste entre la minoterie et la rizerie.» Moderne. Entièrement mécanique. Écologique. Ses répercussions commençaient à se voir sur l’emploi, la formation, la production d’énergie pour les villages environnants jusqu’à ce jour où… «On était alignés dans la cour, l’hymne national retentissait.» Les yeux embués, cette fois, Roland Marion ne finira pas de raconter son histoire. Et pour cause, le coup d’État de 2009 l’avait brutalement interrompue.

L’espoir pour moteur

On lui arrachera un mot, l’espoir, cette impulsion qui lui a permis de croire à ce Madagascar où le business peut, encore, ne pas rimer avec rentabilité et augmentation des dividendes des actionnaires. «J’ai juste envie qu’ils s’en sortent, mais parfois je leur dis aussi qu’ils font tout pour ne pas y arriver. Et ça m’énerve quand on me dit: «Mais toi t’es riche!» Je les renvoie à l’évidence, non je ne suis pas riche, c’est le travail, alors commence à travailler. J’aime les gens, on doit savoir s’intégrer – d’ailleurs, ici, je suis le Suisse et pas un vasaha – mais autant dire que j’ai dû revoir mon degré de tolérance, qui était proche de zéro.»

«J’avais 12 ans quand mon père m’a dit, devant un bout de pain: «Ça ne se jette pas. S’il est sec, tu le manges ou tu le donnes aux cochons.»

Le sourire de son épouse, Hari, le confirme. «Maintenant, on doit être à 0,3.» La justesse est terrienne, revendiquée comme telle; le discernement, celui d’un sage qui sait qu’à 75 ans «le bois est dur», avec peu de chance de changer. Alors les vérités claquent: «Ici, on prie beaucoup, mais le dimanche de 9 à 11 heures. Et dès que les gens ont un peu d’argent ils ne voient plus les pauvres. Ça me gêne, pour ne pas dire que ça me bouleverse. J’avais 12 ans quand mon père m’a dit, devant un bout de pain: «Ça ne se jette pas. S’il est sec, tu le manges ou tu le donnes aux cochons.»

Une leçon de vie que Roland Marion a malaxée, encore et encore. Que ce soit sur cette balance – marquant «moins 11 kilos» en quelques mois de privation – mais devenue un détail face à la fierté ressentie devant son premier moulin. Le seul ingénieur de Bühler AG qui a osé relever ce défi au fin fond de la Turquie n’avait que 26 ans. Ou que ce soit à l’intérieur de cette minoterie en chantier que le Broyard supervise en plus de la réaffectation d’un silo de stockage dans le port de Toamasina. Une société italienne en est propriétaire, lui l’est dans l’âme. Gravissant les marches entre deux états, consterné de surprendre l’un des 250 ouvriers en équilibre instable dans la cage d’ascenseur, puis heureux une fois arrivé à l’arête d’un bâtiment encore dans son jus brutaliste. La vue est panoramique, l’horizon prometteur. «C’est toujours un émerveillement. Mais il ne faut pas croire, je ne suis pas un esclave du travail, le mot vacances existe dans mon vocabulaire.» (24 heures)

Créé: 10.08.2018, 09h12

Trajectoire

1943 Naissance à Villars-le-Grand.

1959 Commence un apprentissage de meunier à Saint-Aubin (NE) et le termine à Berne.

1962 Travaille la journée comme meunier d’équipe et le soir se lance dans une formation en génie civil à Berne puis à Zurich.

1966 Commence l’École d’ingénieurs de meunerie à Saint-Gall.

1968 Concrétise son rêve en étant engagé par Bühler Uzwil, premier constructeur mondial de machines de meunerie.

1973 Part au Maroc pour superviser la construction de deux minoteries.

1978 Rentre à Granges-près-Marnand pour devenir chef d’exploitation des Moulins de Grange et de l’usine Biomill.

1988 Devient directeur général adjoint des Minoteries de Plainpalais.

2004 Arrive à Madagascar suite à un appel de son fils, technico-commercial chez Bühler, et accepte de superviser une série de projets pour le président Ravalomanana (installations portuaires, construction de minoteries, d’une rizerie).

2008 Ouvre Macadams Madagascar, fabriquant et commercialisant des améliorants pour les boulangers.

2010 Épouse Hary et adopte Haritiana (20 ans) et Harimisa (14 ans). Nés d’un premier mariage, Sarah et Olivier ont 48 et 47 ans.

2014 Crée Epigasy, centre d’apprentissage aux métiers de boulanger-pâtissier.

2016 Prend la direction d’un nouveau projet de minoteries à Taomasina.

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