Fils d'ouvrier, le médecin des enfants s'est fait tout seul

PortraitJeune retraité, l’ex-chef de l’Unité de soins intensifs pédiatriques du CHUV Jacques Cotting porte les stigmates d’une enfance douloureuse

Jacques Cotting a dessiné les contours des soins intensifs de pédiatrie dans le canton de Vaud. Ce bosseur acharné joignable jour et nuit a dirigé l'unité spécialisée au CHUV pendant 27 ans.

Jacques Cotting a dessiné les contours des soins intensifs de pédiatrie dans le canton de Vaud. Ce bosseur acharné joignable jour et nuit a dirigé l'unité spécialisée au CHUV pendant 27 ans. Image: VANESSA CARDOSO

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Surpris de faire l’objet d’un portrait, Jacques Cotting convient assez vite qu’il a «des histoires à raconter». Vissé à sa cigarette électronique, le regard perdu dans la baie vitrée, le chef de l’Unité des soins intensifs pédiatriques du CHUV, fraîchement retraité, s’exécute de bonne grâce dans son salon d’Épalinges.

S’il a fait médecine, c’est «pour battre» son frère psychologue. L’élan n’a rien d’anecdotique. Pour le comprendre, il faut revenir sur une enfance fribourgeoise modeste, «très dure, très pénible, très limitée». La famille de sept enfants vit chichement. Jamais de viande, peu de distractions et une ambiance glaciale. Le père menuisier, un peu en retrait, est «d’une grande gentillesse». La mère au foyer, toute en rudesse, assène des claques quotidiennement au petit Jacques. «Elle voulait trois fils, j’étais le quatrième. Elle n’en avait que pour mon grand frère. Moi, j’étais son souffre-douleur. Je n’ai réussi que récemment à mettre un mot là-dessus. Elle était maltraitante.» Quand le jeune homme est mis à la porte à 18 ans, il possède 160 francs sur un livret bancaire. Il emménage dans une communauté baba «un peu bizarre» puis rôde à droite, à gauche. C’est à ce moment-là qu’il décide de soigner les gens.

Le désamour maternel laisse des marques. Jacques Cotting se souvient d’«années compliquées, psychologiquement. J’étais mal dans ma peau. Les séquelles de mon enfance. Et puis peut-être aussi la fatigue… Je bossais comme un cinglé.» Son rythme de travail ne s’est jamais calmé. «Comment vous dire ça… Je n’ai jamais eu l’impression de travailler. J’allais voir mes malades. J’étais totalement passionné par ce que je faisais.» Dès 1991, le Vaudois a dessiné les contours des soins intensifs pédiatriques dans le canton de Vaud et a fait chuter la mortalité infantile. Formé à Londres et à Toronto, il a contribué à développer de nouvelles techniques et fait œuvre de précurseur, notamment en asseyant médecins et infirmières autour d’une même table pour discuter les cas. C’est à lui que l’on doit la première banque de données du CHUV et les premières mesures de qualité des soins en Suisse. Les familles des malades se souviendront surtout de la place de choix qu’il leur a accordée. «En vingt-sept ans, je ne me suis jamais engueulé avec une famille ni eu de procès. Pourtant, les soins intensifs, c’est risqué.»

Ses proches relèvent son dévouement «total» à ses malades et à son équipe, sa pinaillerie infinie, son entêtement maladif pour trouver des solutions. «Un type humble, une efficacité redoutable et une grande ouverture, relève un confrère admiratif. Il a consacré son temps à s’améliorer, pas à courir après les titres.» On peut s’étonner, en effet, que Jacques Cotting ne soit pas professeur. Il jure s’en passer volontiers. «Vous savez, la professorite aiguë est une maladie grave. Ce titre est dangereux. J’ai vu des gens changer, devenir méchants. Et puis, c’est beaucoup de copinages.»

La vie à la dure

Sa fille Lara passe dans le salon. Elle fait médecine, comme papa. Lui a dû abandonner ses études après quelques mois seulement – «je n’avais plus un radis». Il portera des cartons pendant un an dans une usine de boîtes de montres avant de pouvoir rempiler. «Le froid, la faim, j’ai connu ça. À une époque, il y avait une famille qui m’invitait tous les vendredis à manger.» Sa formation, il l’a financée en alignant les nuits à l’hôpital. «Parfois dix d’affilée. Je ne sais pas comment je faisais. De toute façon, je n’avais pas le choix.»

L’argent manque souvent. Adolescent, Jacques Cotting en est réduit à demander à la direction du Collège Saint-Michel de payer pour son voyage de classe. «C’est quand même des humiliations.» À cette époque, ses camarades raillent le vélo militaire paternel qui le transporte et font sentir au fils d’ouvrier – une rareté sous ces cieux – que sa place n’est pas ici.

Rien de tout cela ne l’a empêché de «devenir l’homme que je voulais être. Un bon médecin.» Sa femme Jocelyne, infirmière, le décrit comme un gentil, un très sensible. «Un calme.» «Pas là-dedans!» sourit-il en pointant son estomac. «C’est aussi un introverti qui peine à exprimer ses émotions», ajoute son épouse en le couvant du regard.

Fâché avec les ego

Dire ce qu’il pense au boulot, par contre, ne semble pas l’effrayer. D’où quelques remontages de bretelles de la direction et des conflits avec certains supérieurs. Il évoque les vacheries de confrères, les «coups de pied» difficiles à digérer, s’étonne de ces médecins qui «passent par-dessus l’intérêt des malades pour défendre le leur». Et concède finalement avoir «quand même, probablement, un petit problème avec la hiérarchie».

La hiérarchie, parlons-en. Jacques Cotting la rêve plate, comme dans les hôpitaux canadiens. Moins d’ego, moins d’échelons. «Ici, le système est purement royaliste. Il y a le chef, la première cour, la deuxième… Certains profs n’ont pas vu de malades depuis quatre ans. Moi, j’étais presque tous les jours dans mon unité et j’ai fait des gardes jusqu’à l’année dernière.»

Si la retraite ne le réjouit pas, elle ne lui fait pas peur non plus. Il y a le bricolage, les sudokus. «Cette maison, c’est mon havre de paix, je suis heureux, ici.» Il se satisfait de peu mais l’action n’est jamais loin. Ce n’est qu’à la fin de l’entretien, lorsqu’on lui indique la date de parution de son portrait, qu’il lâche: «Le 26? Ah, le lendemain je pars au Cambodge avec René Prêtre pour former les médecins et opérer des enfants.» (24 heures)

Créé: 26.10.2018, 10h12

Bio

1952 Naissance à Fribourg.

1970 Est mis à la porte par sa mère.

1975 Premier mariage. Naissance de Pierre en 1975, puis de Laurence en 1978. L’union se soldera par un divorce à l’amiable.

1981 Diplôme de médecine à Lausanne.

1990 Séjour à Londres puis à Toronto pour une formation postgraduée en soins intensifs pédiatriques.

1991 À son retour, prend la tête de l’Unité de soins intensifs pédiatriques du CHUV. Travaille avec Jocelyne, infirmière, sa future épouse.

1990-2000 Participe à la mise en place de la formation suisse en soins intensifs.

1997 Mariage avec Jocelyne à la naissance de Lara. Marc suit en 2000.

2001 Nommé privat-docent et médecin-chef.

2018 Prend sa retraite au mois de juillet.

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