Le «foutraque structuré» aime expérimenter en BD

ExpositionL’invité d’honneur de BD-FIL, Alex Baladi, dessine comme il vit, sans limite à son imagination et à son besoin d’images.

«J’aime expérimenter. Bien sûr, si on regarde tout ce que j’ai fait, il y a une ligne. Mais je veux éviter la routine et m’étonner moi-même.»

«J’aime expérimenter. Bien sûr, si on regarde tout ce que j’ai fait, il y a une ligne. Mais je veux éviter la routine et m’étonner moi-même.» Image: FLORIAN CELLA

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Dans les tréfonds de l’ancien cinéma Romandie, les scies et les marteaux construisent les décors de BDFIL. Tout en bas, Alex Baladi, son invité d’honneur, est en train de mettre en place son «Robinson suisse», l’expo autour de sa dernière œuvre basée sur le roman d’Isabelle de Montolieu. Mais l’artiste prolixe sera aussi à Ceruleum avec Pierre Wazem, a redécoré la Kantina du Théâtre de Vidy, créé un décor pour Omar Porras à la Fondation de l’Hermitage, fera des duels graphiques, des crêpes dessinées, donnera une master class, projettera ses deux films d’animation réalisés avec Isabelle Nouzha…

On l’a compris, Alex Baladi est toujours partant pour un nouveau projet, même dans des domaines où on ne l’attend pas. «J’aime expérimenter. Bien sûr, si on regarde tout ce que j’ai fait, il y a une ligne. Mais je veux éviter la routine et m’étonner moi-même. Alors, j’explore toujours de nouvelles choses.» Autant le dessinateur est créatif, autant l’homme est timide. Il porte sur vous une attention délicate, réfléchit avant de répondre. «Quand on lui parle, explique Dominique Radrizzani, le directeur de BDFIL qui l’a invité, on a l’impression de téléphoner à quelqu’un qui est dans un autre fuseau horaire. Il y a toujours un petit décalage de quelques secondes avant la réponse.»

Pas de discours original

«Je n’ai pas grand-chose à dire d’original dans ce monde qui devient fou et qui me fait un peu peur, s’excuse l’intéressé. Cela se retrouve dans mes créations. Je n’ai pas un discours, je suis plutôt un instinctif.» Il avoue dans le même temps préparer ses projets longtemps à l’avance. «Disons alors un instinctif réfléchi.» Radrizzani renchérit: «Un foutraque structuré.» Parce que ses projets, il peut les mûrir dans sa tête, sur son vélo, sur un banc public, pendant des mois, des années avant de sortir le premier dessin.

Ce mélange d’univers bricolé et profondément pensé se retrouve dès son enfance. Cadet de deux sœurs aînées, c’est grâce à elles que le gamin d’origine libano-suisse né à Corsier avant de déménager à Genève a découvert la BD. Yakari, Tintin, Lucky Luke, puis très vite les publications adultes, «Pilote», Gotlib ou Druillet. Il dessine déjà depuis l’âge de 5-6 ans, est publié à 10 ans dans un magazine, a formé son esprit dans le milieu alternatif genevois où il squatte en bonne compagnie. «L’échange est passionnant. La BD est un art solitaire, que je pratique à la maison ou sur une terrasse de bistrot. Mais j’aime travailler avec des musiciens, des cinéastes, des gens de théâtre, d’art contemporain.» Pochettes de disques, concerts dessinés, décors de théâtre, fresques, affiches, tout attire Baladi. Lui-même publie ses histoires au trait ondulant dans des petites maisons d’édition, multiplie les fanzines jusqu’à créer avec des amis cette Fabrique de fanzines qui propose à tout un chacun de faire le sien.

Sa production est phénoménale, plus de 800 fanzines selon Dominique Radrizzani qui a tenté de les cataloguer, parmi ceux qu’il va exposer à Lausanne. Certains ont eu des tirages de quelques exemplaires, des albums ont flirté avec le millier, mais cela reste de la BD contemporaine loin des circuits commerciaux. «Je ne gagne pas ma vie avec ça, c’était aussi pour cela que j’ai déménagé à Berlin où la vie était moins chère. Mais la ville se gentrifie…» L’artiste fait ainsi des travaux de commande, des illustrations, vend ses originaux ou des pièces particulières à des collectionneurs, donne des workshops dans les écoles. Son histoire d’amour racontée en drapeaux pirate cousus ensemble, ou son western en papier découpé avec son tipi façon Yakari ont été achetés par le Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève. La frontière entre BD et art contemporain est donc très perméable pour Baladi.

Un bonheur et une souffrance

Celui qui a aussi habité quatre ans à Paris ou trois à Bruxelles aime le côté bricolé, pas bien fini, un peu bon marché. Au Romandie, son accessoire fétiche reste le scotch de tapissier, avec lequel il colle ses originaux au mur dans un désordre apparent, comme les cases de ses histoires qui ne suivent pas toujours un ordre classique. «J’aime sortir des cadres. L’intérêt n’est pas seulement ce qu’il y a dans le dessin mais aussi l’aspect global.» Pour lui, créer, c’est tout autant un besoin, un plaisir et une souffrance. Sa pire douleur, il l’a racontée un peu malgré lui, quand il est parti à Berlin et qu’il a décidé d’envoyer une carte postale par semaine à son ami et éditeur d’Atrabile, Daniel Pellegrino, pendant une année. Cet «Autoportrait» en 54 épisodes est aussi celui d’une rupture amoureuse et d’un moment de dépression qu’il a surmonté aujourd’hui en se reconstruisant. C’est aussi là qu’il a enfin posé de la couleur dans ses dessins noir-blanc, des à-plats soigneusement étudiés, qui ajoutent à la puissance de son trait.

À la fausse simplicité, au faux premier degré de ses histoires, il ajoute un dessin faussement maladroit mais terriblement efficace. Comme celui qu’il a utilisé avec génie pour mettre en albums (le troisième sur les six prévus est paru) et réinterpréter les pièces de théâtre documentaire de son amie genevoise Adeline Rosenstein. «Décris-Ravage» propose ainsi autant de visions de la Palestine à travers l’histoire en témoignages éclairants. «Il y a toujours un décalage entre le succès d’estime et les succès de librairie. C’était donc déstabilisant de se retrouver invité d’honneur ici. J’ai d’abord cru à un malentendu, j’ai demandé à Dominique: «Tu es sûr?»

Lausanne, BDFIL
du 12 au 16 sept.
www.bdfil.ch

Créé: 09.09.2019, 10h32

Bio

1969 Naît un 11 juillet à Corsier d’un père libanais et d’une mère suisse.

1973 Déménage à Genève.

1979 Première publication, dans un magazine de la Migros.

1982 Illustre un conte pour enfants.

1989 Passe sa maturité en Langues modernes après avoir commencé en Maths-Sciences.

1993 Lance «Toujours content», son premier fanzine.

1996 Crée une fresque de 150 m2 pour «La visite de la vieille dame» mise en scène par Omar Porras.

2000 Prix Rodolphe Töpffer pour «Frankenstein encore et toujours».

2009 Adaptation en moyen-métrage de «Frankenstein» avec Isabelle Nouzha, avant le 1er chapitre de «Don Quijote de la Mancha» en 2011.

2013 Bourse de la Fondation Leenards.

2015 Encore un Prix Töpffer pour «Autoportrait».

2018 Troisième Prix Töpffer pour «Décris-Ravage», tome II.

2019Rédacteur en chef du numéro «Expérimentation» du collectif libanais Samandal qui reçoit le prix de la bande dessinée alternative à Angoulême en janvier 2019.

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