Frédéric Beigbeder : «Vivre en Suisse? Pourquoi pas!»

PortraitInvité dans la Cité de Calvin pour faire une causerie sur la femme genevoise, l’écrivain français parle de sa nouvelle vie, loin de Paris et de ses tentations, et de ses envies de paresse.

«Si on doit assigner une mission à l’écrivain, ce serait celle-là, attraper et éterniser ce qui est provisoire, donc vaincre la mort.»

«Si on doit assigner une mission à l’écrivain, ce serait celle-là, attraper et éterniser ce qui est provisoire, donc vaincre la mort.» Image: Georges Cabrera

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À l’invitation de Cartier, qui inaugurait un pop-up store à la rue Céard, alors que sa boutique historique de la rue du Rhône fermait ses portes pour deux ans de travaux, Frédéric Beigbeder est venu faire une causerie autour de la… femme genevoise. Que sait-il vraiment de cette «créature» en voie de disparition? Depuis 2014, l’écrivain est marié à Lara Micheli, une Genevoise justement, qu’il a rencontrée dans une galerie d’art de la Vieille-Ville, alors qu’il «passait des disques» lors d’un vernissage. Il avait 45 ans, elle en avait 20, le coup de foudre fut réciproque. Depuis cinq ans, ces deux-là coulent le parfait amour. Il y a deux ans, ils ont même quitté Paris pour s’installer à Guéthary, au bord de la mer. Un lieu, dans le Pays basque, qui correspond mieux à cette fille de la nature et qui répond aux attentes existentielles de l’écrivain.

Deux heures durant, Frédéric Beigbeder a donc tenté de relier sa rencontre personnelle à celle de ces personnages romanesques qui ont traversé la littérature «genevoise». Lisant des passages de «La Nouvelle Héloïse» de Jean-Jacques Rousseau ou de «Belle du Seigneur» d’Albert Cohen pour appuyer ses propos. «Peut-être qu’elle comme moi, sans le savoir, nous avons été influencés par cette longue aventure romantique, entre les personnages de ces nombreux romans. Visiblement, il se passe un truc particulier ici, à Genève, dans cette ville, quand un Français débarque et croise une Genevoise.» Une rencontre qui n’a pas manqué de provoquer aussi un maelström dans l’existence du dandy parisien.

Bien avant de vous marier avec Lara, vous aviez déjà une vraie tendresse pour la Suisse. À quoi cela tient-il?
À des souvenirs d’enfance. Je suis venu skier ici toute ma jeunesse, de l’âge de 8-9 ans à ma majorité. Mon père avait acheté un chalet à Verbier, je connais donc toutes les pistes de cette montagne. J’ai vécu beaucoup de Noëls, de Nouvel-An, de vacances ici, et même l’été, j’ai beaucoup révisé mes examens en Suisse. Pourquoi se sent-on bien dans un endroit plus qu’un autre? C’est très mystérieux. Je sais par exemple que je ne me sens pas très bien à Londres: je ne comprends pas cette ville, ce sont des gens qui ne sont pas très accueillants, le climat ne me convient pas… Pour revenir à la Suisse, j’ai pris l’habitude de ce contraste quand on arrive ici, avec plus de silence, plus de calme, plus de nature. J’ai des souvenirs assez anciens de découverte de la montagne, des animaux étranges, le froid, le bruit de la neige qui crisse sous les moon boots.

Auriez-vous pu habiter ici? La question s’est-elle jamais posée?
Peut-être qu’elle se posera bientôt… Pourquoi pas? Vous savez, dans ma famille, je suis le seul Français. Mes enfants comme ma femme sont nés à Genève, je suis le seul qui est né à Neuilly-sur-Seine. Quelle drôle d’idée! C’est moi, la pièce rapportée dans cette famille.

Vous êtes marié depuis cinq ans, vous pourriez demander le passeport suisse, non?
C’est ma femme qui me l’a appris: si je tiens les cinq ans, je peux demander la nationalité suisse. Mais cela ne changerait pas grand-chose, à part cet immense honneur de pouvoir dire à la «Tribune de Genève» que je suis accepté. Mais je crois qu’il y a un examen à passer, il faut connaître l’hymne national, ce qui n’est pas mon cas, il y a des questions historiques… J’aurais trop peur d’être recalé. (sourire)

Dans votre dernier livre, «La frivolité est une affaire sérieuse», vous militez pour la paresse, l’oisiveté, le changement de vie. Pourquoi?
Ce qui est amusant, c’est que j’ai beaucoup critiqué la société de consommation dans mon livre «99 francs» et Dieu sait si on m’a reproché de critiquer ce système dont je suis l’incarnation parfaite… N’empêche, depuis deux ans, j’ai mis ma vie en accord avec ce que je disais à l’époque. J’ai mis vingt ans à essayer de sortir de ce monde, en quittant la presse écrite, la télévision, la radio, en déménageant au bord de la mer, dans une maison, pour vivre plus en contact avec la nature, de façon décroissante. Aujourd’hui, je ne dis pas que je vis pauvrement, mais je vis plus simplement. Au fond, c’est un luxe d’avoir du temps libre, j’ai l’impression que ma vie est bien plus luxueuse avec moins, ce qui justifierait toutes les théories de la décroissance.

Vous dites aussi que nous avons de moins en moins de libertés dans ce monde…
C’est peut-être une évolution normale. J’étais très libertaire, choqué par les interdits. Aujourd’hui, j’ai tendance à penser qu’on devrait interdire les bouteilles en plastique… Le diesel, ça y est, c’est fait! Au lieu d’interdire la prostitution et la drogue douce, la priorité serait plutôt d’interdire à des usines de fabriquer des produits qui polluent. Je suis pour la légalisation du cannabis et contre l’autorisation de tout objet en plastique non recyclable! (sourire)

Toute cette réflexion n’a-t-elle pas été provoquée par la crise de la cinquantaine?
Bien sûr, ce sont des trucs de vieux con! À 20 ou 30 ans, jamais je n’aurais imaginé que j’aurais cette envie de tout quitter, de recommencer à fonder un foyer, de cultiver mon jardin. C’était inimaginable! Je n’avais qu’un but, c’était de m’autodétruire le plus vite possible, le plus radicalement possible, dans des caves. Je pense qu’on passe naturellement par des phases. C’est assez drôle, je me suis beaucoup amusé dans «Une vie sans fin» à comparer celui que j’étais à 30 ans et celui que je suis devenu: le célibataire fêtard avec le père quinquagénaire. La principale différence, c’est que le premier se couche à 7 heures du matin et le deuxième se réveille à 7 heures du matin. Pour moi, la plus grande révolution dans ma vie actuelle, c’est la découverte des matins. Je m’aperçois que c’est très beau, l’aube, l’aurore, le lever du soleil sur l’océan, j’ai loupé ça pendant une trentaine d’années, c’est dommage!

Comment s’exprime l’acte de création chez vous? On sent quand même que l’inspiration vient beaucoup de votre propre vécu.
Dans ce que j’écris comme dans ce que je lis, je cherche ces moments de grâce, de beauté, de tristesse ou de rire. Il faut énormément d’imagination pour arriver à créer des situations, avec des personnages inventés, qui provoquent ça. Comme je n’ai pas ce talent-là, je fais appel à mon expérience, je cherche dans mes souvenirs, dans mes rencontres, des endroits que j’ai traversés, des voyages que j’ai faits. Je considère que la littérature, c’est l’art de capturer des épiphanies, des apothéoses de beauté fugace. Et quand on arrive à saisir par les mots cette grâce, on a fait son travail. Si on doit assigner une mission à l’écrivain, ce serait celle-là, attraper et éterniser ce qui est provisoire, donc vaincre la mort.

Créé: 09.06.2019, 11h32

Bio express

1965 Naissance à Neuilly-sur-Seine
.
1990 Publie son premier roman, «Mémoires d’un jeune homme dérangé».

2000 Il est licencié par l’agence Young & Rubicam pour faute grave après la parution
du livre «99 francs».

2012 Réalise son premier film, «L’amour dure trois ans», avec Gaspard Proust.

2013 Prend la direction de la rédaction du magazine «Lui».

2014 Il épouse Lara Micheli aux Bahamas. Ils auront deux enfants ensemble. Parution du roman «Oona & Salinger» chez Grasset.

2018 Reçoit le Prix Rive gauche Paris pour son livre «Une vie sans fin». «La frivolité est une affaire sérieuse» sort en librairie.

«Plus on prend son temps, plus le désir monte…»

La femme genevoise, c’est…
«Pour employer une forme provocatrice et laconique, c’est une extraterrestre qui tente de concilier le calvinisme avec le bling-bling.»

La séduction 2.0, c’est…
«Un appauvrissement! L’instantanéité de la satisfaction des désirs, ce n’est pas très intéressant. Je ne
suis pas sur les réseaux sociaux pour cette raison-là. Cela manque de mystère, ça va
trop vite. Je pense toutefois qu’il est encore possible aujourd’hui de vivre des passions analogues à celle de Saint-Preux pour Julie dans « La Nouvelle Héloïse». Ce n’est qu’un choix, le choix de s’élever ou le choix d’être trop pressé. Moi, je suis persuadé que, plus on prend son temps, plus le désir monte, plus l’amour est grand. C’est sans doute une perversion de ma part de chercher un petit peu à résister à la tentation et de faire durer le moment de la conquête.»

Écrire, c’est…
«Le boulot du romancier, c’est de faire des choix toute la journée. Flaubert disait d’ailleurs qu’un romancier, c’est Dieu et que les personnages sont ses marionnettes. Tout devient destin quand on doit choisir ce qu’on va raconter. Du coup, un romancier ne regarde pas la vie comme un être humain normal. S’il m’arrive un coup de foudre, je vais tout de suite chercher à relier tout ça à des planètes, ça devient un événement qu’il faut décortiquer. C’est comme ça que je vois la littérature et aussi la vie.»

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