Le généraliste aura donné plus de 150'000 consultations

PortraitAprès avoir pratiqué pendant près de 40 ans à La Tour-de-Peilz, Pierre Lavanchy prendra sa retraite à la fin du mois de mars.

«Ce qui me rassure, c’est de constater que mes patients sont heureux pour moi. Ils me souhaitent une bonne retraite, ils veulent que j’en profite le mieux possible.»

«Ce qui me rassure, c’est de constater que mes patients sont heureux pour moi. Ils me souhaitent une bonne retraite, ils veulent que j’en profite le mieux possible.» Image: Patrick Martin

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On est en novembre 1979. Le jeune docteur Pierre Lavanchy s’installe à La Tour-de-Peilz dans son cabinet de médecin généraliste. «Au début, c’est assez angoissant, on ne sait pas si les patients seront contents. On ne sait même pas s’il y aura des patients!» sourit le toubib, près de quarante ans plus tard. «Je me souviens du tout premier. Monsieur M. Le secret professionnel m’interdit encore de dire son nom, mais il est inoubliable. Il était grippé. Toute sa famille, par la suite, est venue chez moi. Je sentais bien, en saluant, que les gens venaient essayer le petit nouveau. En fait, j’ai vite ressenti un peu de fierté, car je n’ai jamais donné, dans les premières semaines, moins de quatre consultations par jour. Puis, au bout de six mois, j’avais une bonne pile de dossiers, les gens me faisaient confiance.»

On est en 2018. À la fin du mois de mars, le docteur Lavanchy transmettra son cabinet. Une estimation rapide mais sérieuse lui fait dire qu’il aura donné plus de 150'000 consultations: «C’est un métier qui oblige celui qui le pratique à connaître ses propres limites. Pendant un certain temps, je préférais prendre l’avis de confrères plus expérimentés plutôt que de risquer de commettre des erreurs. Et le soir, une fois rentré chez moi, je potassais des livres pendant des heures.»

Ces années-là, c’est aussi le temps des doutes sur le plan économique, car les factures n’étaient établies que tous les trois mois, et les patients faisaient… patienter le médecin en ne payant que deux mois plus tard, ou plus. «Pour nourrir ma famille – je fus très vite papa – je faisais des gardes médicales pour la ville de Lausanne. On était payé cash. J’ai trouvé une vraie stabilité au bout de trois ans, quand on m’a demandé de devenir médecin responsable de l’EMS du Château des Novalles, à Blonay. J’y ai passé des années très fortes, auprès de personnes attachantes.» Fouillant dans ses souvenirs, le docteur Lavanchy file en pensée vers les Diablerets, où, pendant ses examens de fin d’études, il donna des consultations au cabinet d’un médecin. «Un matin, un paysan de montagne est venu avec une chèvre souffrante. Il n’y avait pas d’autre solution que de faire passer une radio à l’animal!» Comme un signe de ce qui attendait le généraliste: chaque jour, frôler la vie des autres dans ce qu’elle a de plus anecdotique et de plus grave. De plus vrai.

«Les généralistes sont une espèce en voie de disparition. La relève n’a pas été préparée. Nous devons assumer plusieurs rôles à la fois, nous sommes un peu dermatologues, psychologues, chirurgiens du bénin, confidents bien sûr, et chaque cas est différent, chaque personne arrive au cabinet avec l’histoire de sa vie. Le généraliste, je crois, fait partie de la famille du patient. Mais les choses changent à toute allure. Maintenant, les gens sont pressés, veulent tout savoir tout de suite, et ils sont aiguillés vers des spécialistes nés de l’évolution et des progrès de la médecine, qui est presque devenue une science précise. Mais on a des moyens d’intervenir qui n’existaient pas avant. Et c’est incontestablement au profit du patient.»

De l’aube à la nuit

Un médecin généraliste souffre-t-il de «lâcher» ses patients, qui vont chez lui ou le voient arriver à toute heure à leur domicile depuis des décennies? Pierre Lavanchy ne le fait pas sans émotion. Il n’entendra plus, de son cabinet, le bateau de la CGN donner son coup de sirène en passant devant le port de La Tour-de-Peilz. Il ne regardera plus, à l’aube, les dossiers des patients avec Natalina, sa secrétaire très appréciée. Ni les couchers de soleil.

De l’aube à la nuit, douze ou treize heures de suite au boulot, ou plus, il sait ce que c’est. Il a aimé. Mais c’est décidé. Il arrête. «J’ai fait mon travail, simplement. Je souhaite le meilleur à tous mes patients, mais il faut aussi que je pense aux belles années qui sont en principe devant moi. Et comme je ne me vois pas réincarné en lotus ou en chèvre, je choisis de vivre encore bien. Vous savez, j’ai appris que la machine humaine, au contraire d’une voiture, ne peut pas reculer. Ce qu’on ne fait pas sur le moment, on ne pourra pas revenir en arrière pour le faire.»

À fréquenter la maladie, la mort, même si les guérisons font aussi partie du chemin du docteur, prend-on une autre conscience de sa propre existence? «J’ai vu assez de gens vieillir, puis mourir, pour ne pas percevoir exactement la fragilité de notre vie. J’ai gardé, avec ma blouse blanche, une sorte de carapace protectrice. Si je m’étais laissé aller à partager la tristesse ou le désarroi de chacun et chacune en profondeur, je n’aurais pas pu pratiquer mon métier. Ce qui me rassure, c’est de constater que mes patients sont heureux pour moi. Ils me souhaitent une bonne retraite, ils veulent que j’en profite le mieux possible.»

Locos, randonnées et pistes de ski

Quand on est assis dans le cabinet du docteur, on peut voir au mur un rassemblement de locomotives Märklin, témoins d’une des passions de celui qui se réjouit de retrouver sa maquette un peu abandonnée, mais aussi les sentiers de randonnées dans les Alpes vaudoises, les pistes de ski des Diablerets et d’Isenau «qu’il faut sauver!» et d’aller aux champignons avec la femme qui partage sa vie.

Avant Noël, comme d’habitude, ses patients l’ont inondé de cadeaux, pour dire leur affection. Pourtant, ils ne savaient pas encore. Le 8 janvier dernier, l’après-midi, le toubib avait laissé vierge la page de l’agenda pour pouvoir accueillir quelques urgences. Vingt-cinq patients ont eu besoin de lui! «Je crois que ma force, c’était de répondre présent.» Le téléphone du cabinet sonne. «Oui, Lavanchy.» Il écoute. Puis: «Oui, oui, venez demain matin, on vous trouvera une place. À 7 h, oui. Bonne journée. À demain Madame.» Il raccroche. Le téléphone sonne encore. Le généraliste répond. Il écoute. «Je passerai chez vous à 17 h.» Présent, disponible, jusqu’au bout. (24 heures)

Créé: 01.02.2018, 09h38

Infobox

Bio
1950
Naissance à Lausanne, le 3 février.
1970
Premier voyage au Japon.
1979
Le 15 novembre, ouverture du cabinet médical. Le toubib voulait d’abord pratiquer la médecine interne, mais il choisit de devenir généraliste.
1990
Dès cette année-là, présidence de l’Association des Airelles, à La Tour-de-Peilz.
2007
Cueillette record de champignons dans la région d’Isenau et des Diablerets, qu’il adore.
2011
Le 3 février, naissance de Katarina (son cinquième petit-enfant), qui a donc la même date anniversaire que lui.

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