Le gentil ogre des Eurockéennes ne dévore que la musique

PortraitKem Lalot, programmateur du festival de Belfort depuis 2001, a connu les révolutions de l’industrie du live sans perdre une once de sa passion.

«Comme pour les festivals suisses, nous devons nous battre pour ne pas être uniquement un nom dans une liste, avec un chiffre à côté. L’histoire d’un festival ne compte pas pour des managers qui sont souvent des avocats»

«Comme pour les festivals suisses, nous devons nous battre pour ne pas être uniquement un nom dans une liste, avec un chiffre à côté. L’histoire d’un festival ne compte pas pour des managers qui sont souvent des avocats» Image: CHRISTIAN BRUN

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«Comme disait ma grand-mère, l’alcool conserve bien les cornichons.» Eric «Kem» Lalot a le rire communicatif, son ventre (maous) et sa barbe (aussi) s’agitant en cadence, ce qui est bien le moindre pour un batteur. La casquette vissée sur le crâne renforce la bonhomie juvénile du grand gaillard, dont seule la teinte poivre et sel laisse deviner la proche cinquantaine. Il ne suffit pas d’avoir un nom que l’on retient: Kem Lalot fait partie des physiques qui impriment. Et puis, être le directeur de la programmation des Eurockéennes de Belfort depuis 17 ans n’aide pas à soigner l’anonymat. «Je préfère les festivals à l’étranger pour découvrir des groupes. En France, par exemple aux Transmusicales de Rennes ou au Printemps de Bourges, on me prend la tête toute la journée.» Le cornichon est devenu une grosse légume.

Bien plus sûrement que le Père Noël ne visite les enfants sages le 25 décembre, Kem vient faire coucou à Lausanne chaque année en juin, quelques jours avant le nouveau round des Eurockéennes. Dans sa hotte, l’affiche qu’il détaille à la presse du cru, les spectateurs romands représentant entre 5 et 8% de ce festival installé depuis 1989 sur l’île de Malsaucy. Créé pour célébrer les 200 ans de la Révolution, il est rapidement devenu le plus grand open air de France – il a depuis été dépassé par les Vieilles Charrues, notamment, mais conserve un statut de cousin germain du Paléo par sa taille (35'000 spectateurs par soir), son assise régionale, son cadre bucolique et sa programmation grand public. «Sauf que nous ne sommes pas aussi larges dans nos styles. On fera moins de chanson française ou de world, et on s’interdira certains artistes trop variété – cette année, par exemple, on a Booba, mais on ne ferait pas Black M ou Jul. Le public sait nous signaler quand notre programme ne lui plaît pas, sourit-il jaune en souvenir d’une édition 2010 qui fit flop. «On avait Jay Z et Charlotte Gainsbourg, une partie du public a crié à l’opportunisme et ne nous a pas suivis. On l’a senti passer.»

Ces gros grains mis à part, l’horizon est dégagé pour le capitaine barbu. Comme Paléo là encore, les Eurockéennes affichent complet depuis plusieurs éditions. Une gageure pour laquelle Kem Lalot avait été recruté en 2001, lui qui n’avait dans son CV que son travail au Noumatrouff, le club rock de Mulhouse. «Le festival perdait de l’argent depuis longtemps, on avait pour mission de stopper les pertes. En trois ans, on a même renfloué les caisses. Jusqu’alors, les Eurockéennes étaient programmées par des gens compétents mais vivant à Paris, qui ne sentaient pas les goûts du public local. C’est là dessus qu’on a bossé, et c’est pour cela que ça marche.»

Stakhanoviste rock’n’roll

Enfant du pays, Kem Lalot a grandi à Belfort, promené ses baskets dans les clubs de Bourgogne-Franche-Comté, tâté sans envie de l’université, zoné dans les concerts de metal puis dans les festivals sauvages, ouvrant ses écoutilles à tous les sons et glanant son pseudo de «Kemical» Kem — bien moins pour son amour des armoires à pharmacie que par simple jeu phonétique. «Je préfère la bière, rassure-t-il. Ou même le bon vin, désormais.» Pacsé, sans enfants, il mixe ses 45 tours dans les clubs quand il n’est pas sur le terrain d’un festival, insatiable dans sa passion pour la musique malgré les bouleversements du tout numérique. «Ça me sidère», admire Renaud Meichtry, ancien responsable de l’association lausannoise E la Nave Va, avec lequel Lalot a créé l’Impetus Festival, rendez-vous transfrontalier des musiques extrêmes. «Kem démontre un enthousiasme assez dingue pour quelqu’un qui vit depuis 20 ans dans le milieu musical. Ça fait cliché, mais c’est un vrai stakhanoviste du rock’n’roll qui a su rester curieux et entier et peut encore avaler des milliers de kilomètres chaque année pour découvrir des trucs. C’est rare.»

«La future Amy Winehouse»

Ce jour-là, le Français porte un T-shirt d’Envy, gang japonais de hardcore torturé au chant braillé, pas le genre de groupe qui fera la grande scène des Eurockéennes. «Je viens de là, du metal, du punk et des musiques énervées qui ont toujours bien poussé sur les terres de Belfort. On n’hésite pas à programmer des choses assez radicales, en dosant avec du grand public. Nous savons qu’il nous sera toujours plus difficile de nous offrir d’immenses vedettes internationales, alors c’est aussi un challenge de bâtir une belle affiche équilibrée avec des groupes moins connus mais attractifs. Et de trouver, comme nous l’avons fait dans le passé, la future Amy Winehouse ou les futurs Franz Ferdinand ou Arctic Monkeys.» La flamme est encore vive mais les déceptions sont nombreuses. «Face à la politique du plus gros carnet de chèque, le business est devenu moins marrant. Comme pour les festivals suisses, nous devons nous battre pour ne pas être uniquement un nom dans une liste, avec un chiffre à côté. La nature et l’histoire d’un festival ne comptent pas pour des managers qui sont souvent des avocats n’ayant jamais mis les pieds sur le terrain. Nous avons découvert et encouragé des groupes à leurs débuts, comme Muse, mais cela n’est plus un argument pour aider à les faire venir à nouveau.»

Sur une île déserte, l’érudit se réfugierait dans les classiques, «un Best of de Black Sabbath et The Downward Spiral de Nine Inch Nails.» En 2005, le fan a reçu en organisateur le groupe de Trent Reznor. «Je rencontre parfois les artistes, pas tous. Serrer des mains, ça n’est pas très intéressant, et le timing du festival permet rarement autre chose. Mais j’ai fait de belles rencontres, c’est-à-dire des vraies discussions, par exemple avec Mike Patton (ndlr: Faith No More, Fantomas) ou Dave Lombardo, le batteur de Slayer. Je garde aussi un bon souvenir de Robert Plant, plutôt sympa sous ses airs sévères.» Une surprise peut-être réciproque, l’ampleur gargantuesque de Kem pouvant rebuter même le chanteur de Led Zeppelin. Il se marre. «On me dit trop gentil! Je ne vais pas forcément chercher la discussion, mais j’aime les gens. J’ai peut-être un côté sombre, quelque part, mais il est bien caché.» (24 heures)

Créé: 19.06.2017, 16h17

Infobox

Eurockéennes de Belfort, lac de Malsaucy
du jeudi 6 au dimanche 9 juillet
www.eurockeennes.fr

Bio

1968 Naissance d’Eric Lalot le 17 août à Belfort
1980 Découvre la musique hard avec Kiss, AC/DC et Trust.
1991 Rate consciencieusement et lamentablement ses études d’histoire à la Fac de Besançon. «J’avais déjà la tête dans le rock’n’roll!»
1992 Refus de faire son service militaire, objecteur de conscience dans une salle de concert nommé l’Atelier des Môles à Montbéliard.
1994 Devient programmateur de la salle Noumatrouff et du Festival Bêtes de scène à Mulhouse
1996 Batteur dans le groupe Well Spotted, tourne en Europe. 2001 Le 3 janvier, devient programmateur du festival Les Eurockéennes de Belfort. «Toujours en place!»
2010 Crée le festival Impetus avec le Lausannois Renaud Meichtry.
2017 Devient programmateur de la salle de concert La Poudrière à Belfort.

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