Glandeur professionnel, Gringe sort du bois

MusiqueÀ 39 ans, la moitié des Casseurs Flowteurs décide de ne plus vivre dans l’ombre d’Orelsan. Ciné, rap, il savoure tout.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Gringe, comme «grinche», avec la syllabe médiane écrasée à la façon d’un vieux matelas, bien épaisse et paresseuse, reniflant les pantoufles fatiguées et le caoua tiède plus que les baskets à la mode et le gin tonic. Gringe pour «Gringo», surnom hérité en hommage à un génome sud-américain que renforce l’iris d’un vert océanique. Gringe, enfin, à la place de Guillaume Tranchant, un nom tamponné sur une carte d’identité perdue dans un tiroir. Au cinéma, sur scène, sur les disques d’Orelsan et à ses côtés dans le duo des Casseurs Flowters, c’est Gringe que l’on ne cesse de découvrir depuis dix ans. Longtemps heureux dans l’ombre, en second plan ou en coulisses, à «saisir des perches» qu’on lui tendait. Et désormais vedette assumée, comédien demandé, rappeur adulé qui remplira ce jeudi le D! lausannois.

«J’ai sorti mon premier album à 38 ans, ça n’a aucun sens!» Il attend une confirmation dont on ne lui fait pas grâce. Non, dans le parcours du Français, publier si tard «Enfant lune», ce premier solo réussi, sombre et introspectif, n’a pas étonné. Il y avait eu beaucoup de boulot en amont, bien que Gringe semble très doué pour ne retenir de sa vie que les phases d’apathie, ses «périodes de temps tué», ses veilles nocturnes en solitaire, dans la chambre d’un hôtel Ibis au-dessus du périphérique qu’il louait au mois, quand il rejoignit Orelsan pour la première fois à Paris. «Aujourd’hui encore, je vis au milieu de mes cartons, en décalage. Un tout petit appart dans le quartier chinois – c’est Paris sans les Parisiens, le rêve! J’ai toujours eu la trouille de m’installer.»

Le nomadisme colle bien à sa tronche de baroudeur éternellement ornée d’un bonnet conique, né à Poitiers dans une famille de «cultureux» au «daron» absent, puis éduqué à Cergy-Pontoise, où il découvre le rap de Ministère A.M.E.R. et de NTM. «Un choc et une évidence avec son urgence, ses pirouettes de langage, ses codes, tout ce que je vivais au quotidien.» Enfin révélé à son propre talent quand il s’installe à Caen à 19 ans et se lie d’amitié avec un autre nerd, comme lui fan de dessins animés japonais, de hip-hop et de skate. «Orel, dès le départ, je l’ai observé comme un objet d’étude et de fascination. Un soir, on était bien cuits, assis sur un trottoir, et je le soûlais grave. «Prépare-toi à cartonner, parce que t’es fait pour ça!» Je savais que ça allait arriver. Il m’a donné un job en m’embarquant avec lui. Mais je sais aussi tout ce que je me dois.»

En compère cynique et rigolard de l’indolent Orelsan, Gringe a accompagné le décollage du rappeur sur disque, sur scène puis au cinéma. «À chaque fois, c’était un boost qui me faisait sortir de ma tanière. J’aime croire au luxe de la misanthropie heureuse, de la solitude choisie, mais parfois elle me dépasse, je gamberge et ça devient dangereux.» Dans la chanson «LMP», il aligne ses sales vadrouilles artificielles et rappe: «Je ne compte plus les fois où j’ai fini par terre, à contempler les ovnis comme Jimmy Carter.» Dans «Scanner», il pleure un frère resté scotché sur un mauvais buvard, désormais diagnostiqué schizophrène. «Mon disque a été une thérapie sans filtre. Une façon de me dévoiler, hors de la posture légère ou du côté provoc. Et aussi une manière de m’affirmer sans Orel, après des années où il prenait énormément de place. L’album m’a imposé un rythme, une discipline, un moyen de m’occuper pendant deux ans.»

Business de voyous

Rappeur par passion, il devient acteur par accident, de clips en longs-métrages, aidé par une belle gueule de métis polono-équatorien. «Je savais que c’était dans mon ADN familial, mais je ne pensais pas adorer à ce point. Ma mère était comédienne, elle aurait pu intégrer une troupe, mais elle a tout lâché pour donner des cours après m’avoir eu, car il n’y avait pas d’argent. Quand elle me voit au cinéma, elle est très critique. Je sais que je vais passer un sale quart d’heure.» Il situe rap et cinéma en opposition parfaite. «La musique peut être douloureuse, repliée sur mon mental et des épisodes pénibles où je me coupe de mes sensations. Le cinéma, au contraire, implique une expérience collective où j’apprends à m’ouvrir aux autres.» Et de regretter une trop grande vigilance qui lui a fait rater des films «qui sortent maintenant et qui sont chouettes. Mais je fais très gaffe à refuser les clichés du bad boy, du dealer ou du «reubeu» – les trois dans le même rôle, en général! Je m’attendais à ça, mais pas à ce point.»

Proche de sa vraie personnalité, Gringe navigue ainsi entre concerts («le vrai kiff!») et plateaux de tournage, avisant d’un œil «de vieux» les évolutions du rap 2.0 bien éduqué, plus proche de la chanson que du méchant beat de ses débuts, qui remporte désormais des Victoires de la musique et s’invite chez Drucker. «Le rap n’est plus militant, il est plus que jamais individualiste, dans l’hyperconsommation. On se galvanise dans des discours de coqs, d’entrepreneurs aux postures capitalistes. Ou alors, comme moi-même – je le confesse – dans une introspection un peu égoïste.» Il décrit cependant une vie de rappeur moins léchée que les productions actuelles, où l’intimidation est fréquente et les galères nombreuses. «Dès qu’on a eu un peu de succès, ça a créé des jalousies. Il y a du fric en jeu, du pouvoir. On a dû parfois coucher des mecs. Je ne vais pas faire mon Snowden, mais beaucoup de rappeurs se font maquer par de grosses équipes de Sécu parisiennes. Le business reste racailleux, limite voyou. Il faut être bien entouré. Pour le cinéma, j’ai un agent; pour le rap, j’ai mon équipe. (24 heures)

Créé: 14.03.2019, 09h26

Bio Express

1980
Naît Guillaume Tranchant le 20 février à Poitiers. Père «directeur d’une scène nationale de théâtre, très absent»; mère comédienne.

1995
Vit à Cergy-Pontoise, en banlieue parisienne. Premiers émois rap.

1999
Déménage à Caen. Vend des skates. Déchire des coupons de cinéma, «mon plus long job, huit mois». Rencontre Aurélien Cotentin, bientôt connu sous le pseudo d’Orelsan.

2007
Premier rap avec Orelsan sur la chanson «Saint-Valentin».

2009
Accompagne Orlesan sur la tournée de son premier album.

2013
Disque «Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters».

2014
Concert du duo au Paléo.

2015
Joue dans «Comment c’est loin», premier film d’Orelsan, et dans la série «Bloqués», sur Canal+, en duo oisif sur canapé.

2017
Second rôle dans «Carbone», d’Olivier Marchal.

2018
Sortie de son premier disque solo, «Enfant lune».

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.