Le grand saut, tête à l’envers mais sur les épaules

PortraitDevenu chirurgien, Jean-Romain Delaloye, l’ancien champion de plongeon, rêve toujours du geste parfait.

«Je n’ai pas été aux Jeux olympiques en regardant la télé. La chirurgie, c’est pareil.»

«Je n’ai pas été aux Jeux olympiques en regardant la télé. La chirurgie, c’est pareil.» Image: Odile Meylan

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On crée sa chance, dit-il. Il faut cravacher, s’entraîner encore et encore, viser haut et se donner les moyens d’y arriver. Délivrée par le Dr Jean-Romain Delaloye, cette vision raisonnable de l’existence prend quelques accents conviviaux. Le chirurgien affiche une volonté qui impressionne son entourage, mais aussi une certaine bonhomie, une façon de se raconter sans chichi trahissant une sacrée rigueur, certes, mais point de rigidité.

«Travail», «sacrifices», «objectifs»... Le discours du Lausannois exilé à Winterthour laisse peu de place à l’errance. L’allure est proprette, très fils de bonne famille. Un enfant sérieux? «Pas trop mais très, répond sa maman. Mais ce n’était pas Agnan, le personnage du Petit Nicolas. Il ne manquait pas de joie de vivre.» L’enfant grandit Sous-Gare avec ses trois frères dans une famille unie. Son besoin viscéral de se dépenser le mènera au sommet du sport suisse.

Des sauts périlleux arrière

Dans une autre vie, le Dr Jean-Romain Delaloye enchaînait les sauts périlleux arrière depuis un plongeoir de 10 mètres. Multiple champion de Suisse, concourant par deux fois aux Jeux olympiques, il est alors animé par la quête du saut parfait. «Cette sensation, cette satisfaction, ces moments «wouah» quand on y arrive! Mais c’est fou, quand tu y penses, de faire des milliers de fois le même mouvement dans l’espoir d’atteindre, une fois, la perfection…» Sa discipline est ingrate et les sponsors inexistants.

«Après s’être planté, il faut faire confiance à ses automatismes et remonter. Si tu commences à douter, tu es loin. Ça va tellement vite! Je me souviens encore des plongeons où je me suis perdu.» On sent, à son regard, que reprendre place sur la plateforme en béton demande alors bien du courage.

Jean-Romain Delaloye n’était pas le plus doué, à la piscine comme à l’école. Sa force, c’est d’être un bosseur. À l’âge de 8 ans, il assiste, épaté, à un championnat à la piscine de Mon-Repos. «J’ai dit à mes parents: «Je veux faire ça!» Le petit ne lâche pas et, onze ans plus tard, le voilà aux JO de Sydney. Rebelote à Athènes en 2004. Peu importent ses résultats olympiques décevants; il en parle comme des plus beaux souvenirs de sa carrière sportive. «Je n’ai pas réussi à gérer le stress. Mais je suis un fan absolu des JO. J’espère pouvoir revenir un jour dans ce monde.» Un orteil entrouvre la porte: ce spécialiste en médecine du sport a officié bénévolement à la policlinique des Jeux olympiques de la jeunesse, revivant avec bonheur, au Vortex de Lausanne, l’ambiance des villages olympiques.

Une vie bleu piscine

Ses jeunes années baignent donc dans les piscines du monde entier. Les entraînements deviennent quotidiens dès l’entrée au Gymnase sport-études Auguste-Piccard. «J’ai toujours dû montrer à mes parents que ça marchait à l’école pour pouvoir m’entraîner. Ma mère a veillé à ce que j’aie quelque chose à quoi me raccrocher en dehors du sport.»

Faute d’infrastructure adaptée à Lausanne, l’écolier violoniste saute des 10 mètres les week-ends à Zurich, dormant dans un hôtel près de la piscine d’Oerlikon. Il conjugue bientôt les compétitions avec des études de médecine. L’athlète sera chirurgien, comme son père, Jean-François Delaloye, créateur du Centre du sein du CHUV. Un rythme de vie démentiel qui «ne m’a jamais posé de problème. Je n’avais pas envie de tout envoyer péter pour boire des verres avec les copains.» Il sourit: «Quand tu te retrouves au fin fond de la Russie à 6 heures du matin pour faire ton programme, c’est vrai que tu peux te demander ce que tu fais là.»

«J’étais en train de me griller»

Ses parents mettent le holà une seule fois, sentant que le préadolescent s’épuise et perd son plaisir. «J’étais en train de me griller: j’étais très fatigué et les résultats ne suivaient plus. Ils m’ont sorti de l’entraînement.» Si personne ne lui stop, s’arrête-t-il jamais? On sent qu’il doit se contrarier pour poser des limites.

Le plongeur avait traversé le globe pour se former avec les meilleurs. Aujourd’hui, le médecin veut s’enrichir de l’expérience des pontes pour briller dans la chirurgie du genou et sa spécialité: les ligaments et les prothèses. En 2017, il déménage à Winterthour pour officier à l’Hôpital cantonal aux côtés du professeur Peter Koch, bien connu des skieurs suisses. Revoilà le Vaudois à la recherche du geste parfait, au bloc cette fois. «Je n’ai pas été aux Jeux olympiques en regardant la télé, sourit-il. C’est pareil. Il faut répéter les mêmes gestes des milliers de fois.» Au bénéfice d’un contrat renouvelable tous les deux ans, le chef de clinique vise un poste fixe et des responsabilités. Les places sont chères.

Père absent: pas question

Alors, pour les loisirs et les petites folies, on repassera. Jean-Romain Delaloye s’estime heureux quand il peut s’accorder une sortie avec sa femme architecte. «Le sport me manque beaucoup, c’est vrai. Mais mon bonheur, c’est mes enfants.» Tout son temps libre leur est consacré. Il insiste à plusieurs reprises, durant l’entretien, sur l’importance de maintenir un «équilibre» entre travail et vie de famille: voir grandir ses enfants, les chercher à la crèche… Son épouse Christiane confirme: «Il est très présent. Mais il n’y a que vingt-quatre heures dans une journée… Il paie parfois son engagement par une grande fatigue.»

Son ami, Ludovic Sauthier, connu à l’âge de 10 ans dans le cadre des compétitions, salue un engagement sans faille. «Et c’est quelqu’un de fondamentalement gentil, sur qui l'on peut compter. On se marre toujours bien quand on se voit.»

«J’aurais plus de mal à échouer dans ma vie familiale que professionnelle, conclut l’intéressé. Si je les perdais, que me resterait-il?»

Créé: 04.03.2020, 09h37

Bio

03.06.1981 Naissance à Lausanne.

1989 Commence le plongeon. Alignera les titres de champions de Suisse tout au long de sa carrière.

2000 Participe aux Jeux olympiques de Sydney. «Ça reste pour moi LA compétition, même si je n’ai pas plongé au niveau que j’aurais voulu.»

2004 JO d’Athènes.

2006 Diplôme de médecine à l’UNIL.

2008 Prend sa retraite sportive.

Dès 2010 Se spécialise en chirurgie orthopédique et traumatologie au CHUV (titre FMH en 2015).

2014 Naissance de son fils, Jules, suivi par Clara.

2016 Mariage avec Christiane, rencontrée alors qu’elle faisait un échange Erasmus à l’EPFL.

Depuis 2017 Chef de clinique en chirurgie ligamentaire et prothétique du genou à l’Hôpital cantonal de Winthertour.

2018 Titre de spécialiste en médecine du sport.

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