L’homme qui lit en Le Corbusier comme dans un livre ouvert

Il est celui qui fait rayonner la Villa Le Lac du grand architecte. Mais le Corsalin est aussi traducteur, écrivain et éditeur.

De Le Corbusier, j’ai appris à analyser les textes pour aller au fond des choses. Y débusquer les éléments qui mettent les choses en lumière. Je ne mesurais pas l’ampleur de son œuvre.

De Le Corbusier, j’ai appris à analyser les textes pour aller au fond des choses. Y débusquer les éléments qui mettent les choses en lumière. Je ne mesurais pas l’ampleur de son œuvre. Image: Odile Meylan

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Patrick Moser est un automate à anecdotes. Mais s’il fallait le payer, il n’accepterait que les billets de 10 francs. Ceux qui ont, encore pour quelque temps, la face de Charles-Édouard Jeanneret-Gris imprimée dessus. Son histoire d’amour avec Le Corbusier commence vraiment au début du millénaire, bien avant l’inscription de l’œuvre de l’architecte au patrimoine mondial de l’Unesco, l’an dernier. «Il me fallait un stage pour pouvoir candidater au MOMA de New York. J’ai répondu à une annonce de Georges Charotton, alors syndic de Corseaux. La Villa Le Lac, propriété de la Fondation, cherchait une vieille dame pour ouvrir les mercredis après-midi. J’ai postulé. A l’époque déjà, je me rappelle que la petite maison n’était pas forcément en odeur de sainteté ici. Beaucoup voulaient qu’on la rase et qu’on y construise à la place un parking pour la piscine.»

Georges Charotton, justement, n’a que des mots doux pour Patrick Moser: «C’est un passionné. Qui a su utiliser et développer son carnet d’adresses pour faire rayonner ce lieu comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Le faire vivre au travers d’expositions qui attirent le public. Comme en 2015, quand il a demandé aux plus grands architectes de dessiner un utopique projet d’extension de la Villa Le Lac.» Daniel Libeskind, Mario Botta, Zaha Hadid, Toyo Ito, SANAA, Rudy Ricciotti, Bernard Tschumi, Gigon/Guyer, Rafael Moneo et Alvaro Siza, excusez du peu, s’étaient prêtés au jeu. Et le MOMA, on en revient à lui, devrait prochainement exhiber ces mêmes projets dans ses murs américains.

Oser. C’est peut-être le maître verbe de cet historien de l’art de 48 ans. «Tu veux faire quelque chose? Alors fais-le. Cet American Way of Life, je la tiens clairement de mon père.» Un Argovien fan de jazz venu sur la Riviera pour y apprendre le français. Tout comme sa femme zurichoise qu’il rencontrera à Vevey. Ils finiront par y rester. Curieux, ce dessinateur technique inventera lors de son temps libre un propulseur pneumatique pour les fusées, qu’il soumet à la National Aeronautics and Space Administration. «La NASA l’a engagé. Mes deux sœurs aînées se moquaient gentiment de moi parce que j’avais peur, lors de ces premiers voyages vers la Floride, qu’il confonde la porte des WC avec la sortie de secours de l’avion. J’ai eu ensuite une enfance invraisemblable. A dix ans, je suivais les lancements depuis la salle de contrôle de cap Canaveral avec un appareil photo autour du cou. J’en ai vu tellement que cela a fini par m’apparaître banal». Le paternel était une sorte de Géo Trouvetou un peu distrait: «Il lui arrivait, quand nous revenions du Valais, de transporter sans rien nous dire de la nitroglycérine dans le coffre de la voiture. Il a même fait exploser, lors d’une expérience qui a mal tourné, l’atelier qu’il avait dans la villa familiale. Les vitres des voisins se sont brisées. J’ai gardé tous les plans de ses inventions.»

Des feuilles de tabac à celles des livres

Étudiant, Patrick Moser a aussi un côté touche à tout. Il hésite entre maths et latin. Pour finir par opter pour l’Ecole de commerce. Un premier emploi chez l’ancien roi du tabac de la Riviera, Rinsoz & Ormond: «J’y hachais les feuilles de Virginie et confectionnais les cigarettes que des spécialistes dégustaient comme on le fait avec le vin. Tous les employés fumaient; on travaillait dans le smog dès 7 h 30 du matin.» Convaincu par une amie de s’asseoir enfin sur les bancs de l’Université, il suit dans la foulée les cours de la Haute Ecole pédagogique. «Mais, franchement, on y apprenait surtout à couper les cheveux en quatre», s’amuse ce chauve souriant.

En parallèle avec le développement de la Villa Le Lac, le Corsalin devient traducteur. De son expérience chez Titra Film, il se rappelle d’abord des odeurs, «celles de la gélatine aux écailles de poisson brûlées par le laser sur les pellicules de 35 mm. Mais aussi celles de la fraise dégagées par notre voisin Firmenich, le géant des fragrances». Chez ce spécialiste genevois du sous-titrage, il adapte Martin Scorsese (Gangs of New York), Tim Burton (Big Fish) mais surtout le Love’s Labour’s Lost de Shakespeare: «Personne d’autre ne voulait le faire. J’y ai passé des nuits blanches. Traduire le vers et conserver son esprit en le réduisant sur une ligne! Mais je crois que Kenneth Branagh était content.»

Patrick Moser en profite pour monter une maison d’édition. D’abord avec un complice (Castagniééé), puis en solo (Call me Edouard). Il écrit aussi. Et invente un genre littéraire, le nanotexte, à la croisée entre le haïku et la nouvelle. Par «envie de retrancher tout ce qui est inutile, de ne pas ennuyer le lecteur, de lui faire faire le tour du monde en 2 minutes». En 2010, parachevant enfin les vœux de Le Corbusier, et avec l’aide des photographes Erling Mandelmann et René Burri, la Villa Le Lac devient enfin un musée. «De Le Corbusier, j’ai appris à analyser les textes pour aller au fond des choses. Y débusquer les éléments qui mettent les choses en lumière. Je ne mesurais pas l’ampleur de son œuvre. Si cette maison était un roman, ce serait Les faux-monnayeurs d’André Gide. Elle est à la fois lumineuse, se lit à plusieurs niveaux tout en résistant à l’analyse de manière époustouflante.»

Ceux qui ont la chance de découvrir ce musée avec les mots de Patrick Moser connaissent la passion qu’il met jusqu’au moindre détail. «Ici, tout a été pensé jusqu’à la position des charnières. Je suis un passeur. Je veux que le visiteur apprenne «un sac de choses» comme m’a remercié un jour Jacques Gubler, le plus grand historien de l’architecture. Qu’il se défasse des préjugés qui collent à l’architecte. Non, Le Corbusier n’est pas un obsédé d’horreurs en béton, c’est un humaniste sensible qui a toujours cherché des solutions pour mieux faire habiter l’homme.»


A voir Dernier week-end pour l’exposition «Adrien Couvrat - Le Corbusier et les reflets de la couleur». Le plasticien parisien a réalisé une série de toiles spécifiquement pour le lieu, en regard au fameux «clavier de couleurs» si cher à l’architecte. Villa Le Lac, Corseaux, route de Lavaux 21. Sa et di de 14 h à 17 h //www.villalelac.ch (24 heures)

Créé: 28.09.2017, 19h50

Bio

1923 Construction de la Villa Le Lac à Corseaux, où emménagent les parents de Le Corbusier.
1962 Elle est classée monument historique.
1965 Erling Mandelmann photographie la «machine à habiter» pour Mobilia, magazine danois de design. 1969 Naissance de Patrick Moser le 25 mai à Corseaux. 1984 La Villa Le Lac est ouverte au public. 2000 Patrick Moser passe son post-grade de muséologie de l’Université de Genève. 2005 Il publie son troisième recueil de nanotextes, T u ne voleras point, qui est récompensé par le Prix Jean Amaury. 2010 La Villa Le Lac devient un musée et Patrick Moser son conservateur. 2014 Il fonde sa propre maison d’édition Call me Edouard, en référence à un décorateur qui travaillait notamment avec le réalisateur Francis Reusser. 2016 Inscription de 17 œuvres de Le Corbusier au patrimoine mondial de l’Unesco. Dont la Villa Le Lac.

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