L’homme qui fait parler les macchabées

PortraitPatrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale.

Image: Florian Cella

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Une question s’impose lorsqu’on rencontre Patrice Mangin. L’homme aux centaines d’autopsies, la star des experts suisses romands en médecine légale, craint-il la mort? Invariablement, le Pulliéran balaie l’interrogation. «Je ne me pose pas la question. C’est d’ailleurs un peu ma hantise d’avoir le temps d’y penser à la retraite.» Le mois de janvier 2016 marquera la fin de la carrière faste du professeur français, débarqué à 45 ans à Lausanne pour diriger l’Institut de médecine légale de l’UNIL, futur Centre universitaire romand de médecine légale (CURML). «Je n’embêterai pas mon successeur (ndlr: sa collaboratrice, le Dr Silke Grabherr, est pressentie). Je veux tirer un trait. Le passé est le passé. Je n’aime pas le ressasser.»

Celui des trépassés, c’est une autre histoire. Etudiant en médecine, Patrice Mangin est séduit par le métier de légiste parce que celui-ci s’intéresse aux derniers instants des défunts, pas à leur avenir thérapeutique. De ce travail mystérieux, source d’innombrables fantasmes, le scientifique dit qu’il s’apprivoise. Blasé? «Non. On ne peut pas rester insensible, on voit quand même toute la misère du monde. Il faut être mentalement très solide pour gérer ça tout seul. Je suis très attaché au respect porté aux corps. Les gens qui veulent assister à une autopsie juste «pour voir» m’énervent au plus haut point.» Les accès de «Sherlockholmisme», comme il les appelle, aussi. Des faits, rien que des faits. Laissons les déductions à d’autres.

Humble dans l’exercice de ses fonctions, le directeur du Département universitaire de médecine et santé communautaire n’en est pas moins sûr de lui. Son entourage salue un homme rigoureux qui a le courage de ses opinions et ne plie pas sous la pression. Patrice Mangin est conscient de sa valeur. La réserve des Vaudois l’étonnera toujours. «Ils font des choses très bien mais ne le mettent pas en avant. A la limite, ils doutent d’eux-mêmes. J’ai envie de leur dire: «Flûte! Il n’y a pas de mal à faire sa place au soleil.»

Pendant des décennies, avocats, juges et procureurs ont été pendus aux conclusions de ses rapports. Le goût pour les salles d’audience vient probablement du papa, un magistrat qui gravit tous les échelons jusqu’à la Cour de cassation, devenant collaborateur du ministre français de la Justice, Robert Badinter.

Patrice Mangin grandit en Afrique jusqu’à ses 16 ans, au Cameroun ou à Madagascar, au gré des nominations du paternel. Les souvenirs s’égrènent: l’école avec les enfants d’expatriés, les chemins de terre où les voitures succombent parfois, les voyages de plusieurs semaines en bateau vers la métropole, les repas sur les paquebots en escale, uniques restaurants à l’horizon. «C’était l’Afrique des années 50, des colonies. Pas l’Afrique des maisons avec air conditionné.»

Sa première autopsie? Pas de souvenir. Des corps, il en fait parler beaucoup, et des célèbres. Il y a eu le procès Ségalat. Il a démontré que le suicide du juge Borel à Djibouti n’en était pas un, a autopsié au Yémen un ex-détenu de Guantánamo. Mohamed al-Fayed l’a sollicité dans l’enquête sur la mort de Lady Di et Dodi al-Fayed. En 2012, le voilà dépêché en Palestine pour se pencher sur le cadavre de Yasser Arafat. Son équipe conclut à un empoisonnement probable. L’intervention du Vaudois exclura l’autopsie complète que ses confrères français, eux aussi sur place, se sentaient légitimés à pratiquer. «J’étais au fond, Arafat était entre mes pieds. On a ouvert le linceul, j’ai regardé la dépouille. J’ai échangé un regard avec le ministre de la Santé palestinien qui signifiait: il vaut mieux ne pas le déplacer et s’en tenir à des prélèvements.»

Le temps est venu pour le légiste de penser au repos, lui qui a résilié son abonnement à l’Orchestre de chambre de Lausanne, faute de temps. L’amateur de bonnes tables pilote sa retraite à vue, pas tout à fait fixé sur l’endroit où passer ses vieux jours. «Je subis des pressions insistantes de ma femme, Alsacienne pure souche, pour retourner dans la région.» La maison familiale est là-bas; il se réjouit d’y bricoler un peu. Mais il y a fort à parier qu’il gardera un pied en terre vaudoise, près du Léman qu’il aime longer à pied. Petite liste de ses envies: «J’irais bien à Venise, assister à un opéra à la Scala, lire autre chose que des rapports, voir des films… J’en parlais l’autre jour avec Me Marc Bonnant. Il m’a dit: «Oh, vous savez, on dit ça, et puis finalement on n’en fait pas le quart.» (24 heures)

Créé: 01.06.2015, 14h41

Carte d'identité

Né le 9 juillet 1950 à Douala (Cameroun).

Cinq dates importantes

1975 Mariage avec Geneviève. Trois enfants naîtront: Ariane est avocate, Florent vit en Chine et Véronique travaille dans la mode.

1990 Nommé directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg.

1996 Devient directeur de l’Institut de médecine légale de l’UNIL, futur Centre universitaire romand de médecine légale.

2003 Doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL pour trois ans.

2016 En janvier, départ à la retraite.

Conférence-débat

Lausanne, CHUV, auditoire César-Roux Le 3 juin (18 h): Patrice Mangin anime une conférence-débat publique inaugurant une série d’événements sur le thème de la violence, «Manifestation de la vérité et droits de la défense». Entrée libre.











































































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