L’hyperactif carbure sans répit en quête d’amour

PortraitJadis cancre éjecté de l’école, Dominique Rast, directeur de l’ORIF, a mené sa barque en misant sur sa différence.

Image: Chantal Dervey

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«Arrêtez-moi si je parle trop.» Dominique Rast n’a pas aligné trois phrases qu’il prévient déjà. Quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise, ça fuse. Assis dans son bureau à Aigle, le directeur de l’Organisation romande pour l’intégration et la formation professionnelle (Orif) reçoit avec devant lui une feuille portant un diagramme de Venn coloré. En bon manager, il s’est préparé à cette rencontre en catégorisant les diverses valeurs qui ont guidé sa vie: plaisir, confiance, intuition. Belle tentative de cadrer le foisonnement, mais la feuille ne sera finalement d’aucune utilité. Rapidement, un mot prend le pas sur tous les autres: hyperactivité.

Depuis vingt ans tout juste, Dominique Rast dirige une institution qui fête elle-même ses 70 ans. L’Orif est active dans l’orientation, la formation et l’insertion professionnelle de personnes qui ont vécu une cassure dans leur vie. La plupart des bénéficiaires, plus de 2200 au total en 2017, lui sont adressés par l’assurance invalidité. Pour le patron d’une institution privée, même si elle est à vocation sociale, se peindre en hyperactif pourrait passer pour une coquetterie facile. À dire vrai, Dominique Rast ne semble pas renier les bons côtés de la chose mais, chez lui, il s’agit d’un diagnostic et non d’une simple étiquette.

De père en fils

«Mon fils avait 10 ans quand on lui a découvert une hyperactivité et un déficit de l’attention. C’est là que j’ai mis des mots sur ce que j’avais vécu moi-même.» Il fait un bref calcul. «J’ai dû commencer à prendre de la Ritaline à 40 ans!» Qui peut dire ce qu’aurait été son parcours si ses parents l’avaient envoyé chez le médecin lorsqu’il était lui-même ado? «Je me battais parce que je ne me laissais pas faire. Je faisais des bêtises et je n’avais pas la moyenne», se souvient-il de ses années d’école. Mais, au lieu d’aller en consultation, il est expulsé du cycle d’orientation, dernière étape de la scolarité obligatoire en Valais. Pour lui trouver une voie, on l’envoie faire un apprentissage d’horticulteur.

D’où venait le malaise? «Je me sentais différent et pas compris», se souvient-il. Dans son village de Fully, près de Martigny, sa mère était une enfant du coin, issue d’une famille locale. Son père, quant à lui, venait de Lucerne. «Il était le Suisse allemand. Rien que le fait de porter son nom, Rast, ça détonnait.» Le personnage aussi se distinguait. «Après la guerre, il a eu l’idée de vendre des jeeps à des paysans qui en manquaient. Quand il y a eu de la concurrence, il s’est mis aux machines agricoles, puis ça a été les caravanes, puis les mobile homes. Il réussissait en affaires en essayant d’avoir toujours un coup d’avance. Au village, on sentait bien qu’on n’était pas du cru.»

Nain de jardin et doigt d’honneur

Pourtant, Dominique Rast n’a jamais quitté Fully. Il y a au contraire construit, non pas une, mais deux maisons dont l’architecture contemporaine fait sa fierté tout en tranchant allègrement dans le paysage. «Quand on est hyperactif, on a tendance à être rebelle», souffle-t-il. Semblant lui donner raison, un nain de jardin doré brandit un doigt d’honneur, perché sur une table de son bureau. On se dit que les choses auraient pu virer à l’aigre pour le gamin turbulent. Elles semblent avoir plutôt bien tourné. «Je crois aux prophéties autoréalisatrices. Si on croit en quelque chose ou en quelqu’un, son potentiel se réalisera. Je suis fasciné par certaines expériences réalisées aux États-Unis avec des élèves très moyens, issus de milieux défavorisés. Elles ont montré qu’il suffisait de dire à leurs enseignants, sur la base de divers tests, qu’ils avaient un potentiel exceptionnel, et leur moyenne s’est mise à monter.»

Dominique Rast croit visiblement en lui-même. CFC en poche, il se détourne rapidement de l’horticulture pour devenir éducateur. C’est la première marche d’une carrière qui le portera à des postes de direction, d’abord dans une institution pour des personnes handicapées mentales, à Saxon (VS), puis au sein de l’Orif. «L’hyperactivité vous permet de capter toutes sortes de choses que d’autres laisseraient passer, en particulier les opportunités», analyse-t-il. Et des opportunités, il en a saisi, notamment accédant à l’Exécutif de sa commune de Fully à l’âge de 36 ans. Il y a siégé sous les couleurs du PDC durant huit ans. Actuel président de la commune, Édouard Fellay a siégé avec lui quelques années. «C’est quelqu’un qui s’est largement fait lui-même. Il a un sens aigu de ce qu’il faut faire pour obtenir les résultats qu’il vise», juge-t-il. Aujourd’hui, à l’approche de la soixantaine, Dominique Rast n’a pas fini de multiplier les casquettes: membre du comité d’une association pour les migrants mineurs non accompagnés, vice-président de la faîtière nationale des institutions sociales, ou encore président du conseil d’administration d’un groupement d’EMS. «Moi-même, je me demande parfois pourquoi je fais tout ça.» Il réfléchit un bref instant, puis glisse: «À force d’avoir été différent, j’ai eu besoin de reconnaissance.» Cette reconnaissance passe par son travail à l’Orif, où il est entré avec la ferme intention de gérer l’institution comme une entreprise, ce qui ne l’empêche pas de donner de l’amour et d’en attendre. Oui, de l’amour. «Dire que l’on aime ses collaborateurs ne plaît pas à tout le monde. Le directeur d’une institution sociale m’a dit un jour qu’on n’est pas là pour être aimé, ni pour aimer. C’est la meilleure leçon que j’ai reçue. Je l’applique à l’envers.» (24 heures)

Créé: 10.10.2018, 09h44

Bio

1960

Naissance à Lucerne. Sa famille s’installe à Fully, en Valais, lorsqu’il a 6 mois. Il y vit toujours.

1979

Obtient son CFC d’horticulteur.

1983

Mariage avec Sabine.

1986

Naissance de Gautier. Obtient son diplôme d’éducateur puis exerce ce métier une dizaine d’années avant de rejoindre des fonctions de cadre.

1993

Élection à la Municipalité de Fully dans les rangs du PDC.

1995

Obtient un certificat de politique sociale à l’Université de Genève.

1997

Naissance de Virgile et engagement à l’Orif, d’abord sur le site de Sion puis, six mois plus tard, à la direction générale de l’organisation.

2004

Ascension à VTT de l’Uturuncu (6008 mètres d’altitude) en Bolivie.

2018

Fête les 70 ans de l’Orif et ses 20 ans à la direction générale.

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