Jacques Gasser choie toujours l’humour et les pas de côté

PortraitLe chef du département psychiatrie du CHUV garde son âme d’adolescent révolutionnaire.

«À 18 ans, j’ai formé une association qui s’appelait Les anarchistes non violents. J’étais le seul membre!»

«À 18 ans, j’ai formé une association qui s’appelait Les anarchistes non violents. J’étais le seul membre!» Image: Florian Cella

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Attendre Jacques Gasser, chef du département psychiatrie au CHUV, dans sa salle d’attente située au bâtiment des Cèdres du site de Cery, est déjà envoûtant. Une imposante peinture de mer déchaînée trône au mur, accrochée au-dessus d’un canapé rouge sang: un appel à la passion et au voyage. Au centre de la toile, une vague se brise contre un rocher, silencieuse jusqu’à l’ouverture de la porte. Retour brutal à la réalité. Dès son arrivée, le médecin lance un regard doux, à la fois rieur et complice, invitant à le suivre dans un long couloir.

Quelques rires ponctuent le parcours et une belle surprise attend au bout. Son bureau est un écrin magnifique et lumineux, doté d’une vue sur le nouveau bâtiment de Cery en pleine construction. Il allie la chaleur du parquet en bois massif et une décoration hétéroclite, révélant en creux la personnalité du professeur. Quelques artistes locaux habillent les murs, à l’image de l’impressionnant quadriptyque signé de la main du Vaudois Didier Rittener, avec une île perdue dans l’eau, un portrait de femme, une sculpture en spirale et un texte.

«Il se rendait compte au même moment qu’il était là pour les rejoindre», lit le professeur, encore debout. Et d’ajouter: «Je reste souvent admiratif devant ces tableaux. Alors qu’ils n’ont a priori aucun lien entre eux, ils ne cessent de m’interroger.» La discussion se poursuit à table, et un malheureux geste renverse la tasse de café, laissant apparaître des symboles noirs sur toute la surface en bois. «Ne vous inquiétez pas, plaisante-t-il, s’empressant de ramener une serviette. Je n’interpréterai pas cet acte! On me pose souvent la question, mais non, je n’analyse jamais les gens hors de mon travail.»

Une enfance protégée

Parfait enfant de chœur ayant grandi dans un milieu catholique, à Paudex, Jacques Gasser évoque une enfance protégée qui l’a poussé à se réinventer, grâce à son esprit contestataire: «Mes parents étaient très pratiquants. J’ai un grand frère, Bernard, et une grande sœur, Suzanne. Il fallait que l’un de nous entre dans les ordres. Suzanne est devenue nonne à 24 ans. J’en avais 16 et j’ai trouvé ça révoltant. Impossible pour moi de concevoir qu’on puisse tout quitter comme ça, si jeune.»

L’adolescent a de la chance: étant le cadet, ses parents lâchent l’affaire de l’école privée catholique, à la suite d’expériences peu concluantes avec ses aînés. Le jeune homme intègre le Collège de l’Élysée, à Lausanne, «plus alternatif et proposant des cours d’initiation à la presse qui m’habitent encore aujourd’hui». Alors que les croyances en Dieu sont définitivement laissées au placard, il s’ouvre à d’autres champs. «J’ai eu besoin de tout déconstruire. À cette époque, j’ai pas mal fréquenté les milieux gauchistes comme le mouvement Lôzane bouge. J’ai aussi presque arrêté de rendre visite à mes parents. Vers 18 ans, j’ai créé ma propre association, Les anarchistes non violents, avec un seul membre: moi-même! Par contre je ne vous parlerai pas des actes de rébellion de cette époque, je risquerais mon poste (éclat de rire).»

De Charcot à la remise en question

Si médecin a toujours été le métier rêvé, la psychiatrie n’a figuré en haut de la liste que sur le tard, vers 30 ans. Après des études à l’Université de Lausanne, il part à Paris et réalise un doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), et se plonge dans les archives pour réaliser un travail sur l’histoire de la neurologie, centrée sur le Français Jean-Martin Charcot. «Ensuite j’avais le choix entre l’enseignement des sciences humaines et la pratique à travers une formation postgraduée en Suisse.» En choisissant la deuxième option, il se destine d’abord à la neuropsychologie. «À l’époque la psychiatrie ne me semblait pas assez sérieuse. Aujourd’hui je la trouve fascinante parce qu’elle traite de questions essentielles à l’être humain. Mais aussi décevante au niveau de la compréhension des maladies. La branche n’a fait aucune grande découverte de médicaments depuis les années 1950, même si la prise en charge s’est considérablement améliorée, en particulier dans la détection plus rapide des troubles. Aujourd’hui je reste convaincu que nous avons besoin d’un changement de paradigme, pour mettre en lumière autrement les troubles psychiques. Même si ça va à l’encontre de tout ce que j’ai appris jusqu’ici.»

Un questionnement aussi présent du côté de la justice lorsqu’il est appelé pour des expertises psychiatriques: «Je refuse de donner des prévisions sur toute la vie d’une personne, je ne suis pas un devin. Même si on a de vraies compétences, il faut savoir poser des limites et s’interroger.»

À deux ans de la retraite

Aujourd’hui Jacques Gasser est un homme comblé. Grand-papa à ses heures perdues, il lui reste deux ans avant la retraite et tout un nouveau site à construire. «C’est passionnant de participer à l’élaboration d’un tel projet, même si personne ne me fera déménager avant mon départ!» Au centre d’une équipe multidisciplinaire, il doit prendre en compte l’avis des architectes, des soignants et des patients. «Les logiques ne vont pas toujours dans le même sens. Alors que les premiers veulent bâtir d’énormes balcons esthétiques, le choix est peu judicieux pour les patients suicidaires. Il faut penser à tout cela.»

À la tête de l’institution comptant 1800 personnes, l’homme garde l’esprit d’ouverture. «Il n’hésite pas à partager ses connaissances, relève Philippe Delacrausaz, un proche collègue et responsable du Centre d’expertise du département. Lorsqu’il m’a formé, par le soin qu’il y a consacré, ça ressemblait presque à du compagnonnage médiéval.» Le passionné d’art et de romans policiers se consacrera bientôt davantage à l’écriture, à travers un ouvrage sur le consentement, «une notion très complexe. Un oui ne suffit souvent pas pour donner son accord libre et éclairé.»

Créé: 17.03.2020, 10h42

Bio Express

1956 Naissance le 28 mars à Morges, cadet de Suzanne (1948) et de Bernard (1952).
1981 Devient père de Rachel, puis de Marine (1985).
1988 Doctorat en médecine à l’UNIL.
1990 Doctorat de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris.
1995 Titre de spécialiste FMH en psychiatrie et psychothérapie.
2003 Rencontre avec Dominique, sa compagne et ses deux filles, Florence et Géraldine.
2011 Chef du Département de psychiatrie.
2012 Devient grand-papa de Nils, Neva (2018) et Nemo (2019).
2017 Nommé professeur ordinaire à l’UNIL.
2017 Publication de «Le juge et le psychiatre, une tension nécessaire», avec le juge fédéral Jean Fonjallaz.

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