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Jean-Paul Michel, 484e mort suisse du coronavirus

L'artiste et architecte est décédé quelques jours avant son 80e anniversaire. Son fils, le journaliste Serge Michel, lui rend hommage.

C’était jeudi dernier, peu avant qu’en Suisse ne soit franchie la barre des 20'000 personnes testées positives au Covid-19. Ce jour-là, selon les chiffres de l’Office fédéral de la santé publique, 51 autres personnes sont décédées dans le pays. Le cinquante-deuxième de la journée était mon père, Jean-Paul Michel, quelques jours avant son 80e anniversaire et 484e victime suisse de la pandémie.

«Il ne va pas souffrir», m’avait dit le matin un urgentiste de l’Hôpital Riviera-Chablais, expliquant que cela ne menait nulle part de le maintenir en vie sous respiration artificielle. «Cela nous désespère tellement de voir presque tous nos patients mourir qu’on met tout ce qui reste de notre honneur de médecins à ce qu’ils partent en douceur», avait-il ajouté.

«Je me croyais endurci»

Comme journaliste, il m’est arrivé de couvrir des conflits, en Irak, en Afghanistan, en Somalie. Des cadavres, j’en ai vu. À la morgue du Caire, en août 2013, je me suis retrouvé au milieu d’un embouteillage de corps et de cercueils après l’attaque de l’armée contre les camps des Frères musulmans. On pataugeait littéralement dans une mare de sang. Je me croyais endurci, je ne pensais pas que j’allais vaciller à ce point à la disparition de mon père. Je ne pensais pas non plus que cette calamité de coronavirus, que je couvre comme journaliste depuis des semaines, allait frapper si proche de moi. Je me remets en question: j’espère avoir été, lors de mes reportages, dénué du cynisme qui caractérise parfois ma profession!

Et puis il y a autre chose. Cette pandémie décapite notre pyramide des âges. Elle précipite dans le silence une génération avec qui on n’avait pas fini de parler. Cette semaine, dans l’«Obs», un jeune externe français a eu des mots très beaux pour ses patients âgés et mourants: «[Ils] nous offrent des trésors que seul le temps d’une vie leur a permis de collectionner […]. On leur donne une petite part de notre jeunesse et eux une grande part de leur sagesse.»

Je ne sais pas ce que mon père, avec un masque sur le visage et des transferts incessants d’un service et d’une institution à l’autre, a pu partager avec les médecins qui l’ont vu partir. Certains étaient remarquables d’humanité et de professionnalisme, mais on sentait une terrible pression. Alors voilà quelques mots sur lui. Ce n’était pas une célébrité, loin de là, mais une personnalité originale ayant eu un impact dans sa ville, son canton et sa profession: plusieurs milliers de personnes vivent ou travaillent dans les bâtiments qu’il a construits avec son bureau, le Groupe Y.

«Peintres en tout genre»

Les Michel, à Yverdon, étaient «peintres en tout genre», de père en fils. Ils peignaient tout: les faux marbres du temple de la place Pestalozzi, les murs, les panneaux routiers indiquant «Lausanne, 32km», les charrettes postales et beaucoup d’automobiles, dès leur apparition. Leur prospérité allait en dents de scie: parfois ils offraient dans leur cour à manger à toute la rue des Jordils, et parfois ils se serraient la ceinture, comme en 1935, lorsque le patriarche Georges Michel a fait faillite. Il avait confié tout son argent à son frère, Jean-Adolphe, qui s’était installé à Addis-Abeba en 1901, était devenu conseiller du négus Menelik et avait investi l’argent de sa famille dans d’immenses forêts et plantations qu’il allait perdre d’un coup lorsque l’Italie a attaqué l’Abyssinie.

Mon père est né peu après, en 1940, quand Yverdon ne comptait que 10000 habitants (leur nombre a triplé depuis). Souvent malade, il passe à côté de l’école et choisit de peindre des toiles plutôt que des voitures. À l’École des Beaux-Arts de Lausanne il suit les cours de deux Berger qui le marqueront à vie: Jacques pour la peinture et René pour l’histoire de l’art. Ses compagnons d’études sont Pierre Keller, futur directeur de l’Écal, ou le peintre Jean-Marc Besson. Dans les années 70, il fonde avec les peintres Pierre Chevalley et Rolf Lehmann le Groupe Orange. Ils exposeront, ensemble ou séparément, jusqu’à Paris, Milan ou Zurich, notamment à la galerie Maeght.

Avec le temps, Jean-Paul Michel s’intéresse davantage aux murs qu’aux tableaux qui y sont accrochés. Il va ainsi fonder en 1978 le Groupe Y, architecture et urbanisme SA, avec Michel DuPasquier, Patrick Schauenberg et Claude Morel, qui dirigera plus tard l’institut d’architecture de l’EPFL. Leur premier projet est souvent décrit comme visionnaire (c’est mon père, mais je tente de rester objectif!): les Pugessies à Yverdon. Au lieu d’une série de blocs de huit à dix étages, ils proposent pour le même prix et le même nombre de familles un entrelacs de petites maisons et de cours intérieures. Ils organisent les futurs habitants en coopérative, leur font dessiner leur propre logement, le leur font construire en Lego géants dans un labo de l’EPFL. Le chantier démarre en 1980, des architectes de toute l’Europe viendront le voir.

Bâtiments historiques

Le Groupe Y grandit rapidement et comptera près de 40 collaborateurs. Il développe des spécialités dans les bâtiments historiques (châteaux de Grandson, de Champvent, de Bavois), dans les bâtiments fonctionnels: centre logopédique ou EMS des Jardins de la Plaine à Yverdon, Clinique Bois-Cerf à Lausanne, le premier bâtiment du parc technologique Y-Parc, un hôtel modulaire pour Expo.02 et même la prison de la Croisée à côté de Bochuz. Son cœur de métier restera l’habitat, avec des quartiers comme le Coin de Terre, à Yverdon, ou la Léchère, à Bulle, en utilisant une brique écolo et pour le compte du fonds de prévoyance de Nestlé.

Ce faisant, Jean-Paul Michel n’oublie pas son premier métier d’artiste. Beaucoup de bâtiments sont animés par des sculptures, souvent en marbre de Carrare, où il adorait se rendre, gravées par un autre peintre ou un poète. Un des projets qu’il aimait le plus est la «Ligne de Lumière» au Tribunal cantonal de Lausanne, un concours remporté en 1988 avec Pierre Chevalley.

Le Groupe Y fera faillite en 2005. Cette fois, ce n’est pas l’Abyssinie, mais la Banque Cantonale Vaudoise qui «assainissait» son bilan après ses pertes abyssales de 2002. Mon père, qui ne lui avait jusqu’alors pas fait perdre un franc, vivra cette faillite comme une grande injustice. Il la mettra sur le compte de son manque de relais de pouvoir: concentré sur son travail, il n’a jamais voulu intégrer un parti ou un club d’affaires. Pour ma part, ce qui me frappe, c’est la différence entre ses années à lui, où tout semblait possible (comme de diriger un bureau d’architectes et construire plus de cent bâtiments sans avoir terminé l’école secondaire) et notre période à nous, où tout se norme et se mesure, au point que certains rêvent d’un autre monde après l’épidémie.

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