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La jeunesse du monde défile sur ses écrans

Anne Delseth, programmatrice du CityClub Pully, vit sa dernière Quinzaine des réalisateurs, encore en chasse du film qui lui parle d’aujourd’hui

«Il y a une fierté à prétendre n’aimer que le film d’auteur, mais, qu’il y ait du pop-corn ou pas dans un cinéma, tout dépend du film. Mépriser Spielberg n’a pas de sens: c’est tellement bien!»
«Il y a une fierté à prétendre n’aimer que le film d’auteur, mais, qu’il y ait du pop-corn ou pas dans un cinéma, tout dépend du film. Mépriser Spielberg n’a pas de sens: c’est tellement bien!»
ODILE MEYLAN

Sa cabane n’est ni au Canada ni au fond des bois, mais nichée dans une arrière-cour du centre de Lausanne où le XIXe siècle ne semble pas s’être encore totalement évaporé des murs. Des interstices urbains aux salles obscures, mieux vaut être sensible à la lumière. De toute façon, la rétine d’Anne Delseth recueille le plus souvent celle qui sort des projecteurs de cinéma ou des écrans de toutes formes.

Ancienne bénévole du Festival international de films de Fribourg (FIFF), la programmatrice du CityClub de Pully visionne chaque année des centaines de films, surtout lorsqu’elle attaque, comme en ce moment, son travail de sélection pour la Quinzaine des réalisateurs, section parallèle du Festival de Cannes pour laquelle elle œuvre depuis 2012 à l’appel de son directeur, Édouard Waintrop, ancien responsable du FIFF.

«C’est une période de binge watching (ndlr: biture de visionnement)! Cela peut aller jusqu’à vingt films dans la journée. Même si on ne les regarde pas tous en entier. On rentre dans la salle de projection à 9 h et on en sort à 19 h. Ensuite, il faut encore compléter avec des DVD en soirée ou le week-end.»

La tâche ne semble pas trop lourde pour l’appétit d’images de celle qui collabore aussi au Zurich Film Festival et au Neuchâtel International Fantastic Film Festival. «La première année, quand j’ai vu que, sur 1800 films, il n’y en aurait que vingt de sélectionnés, alors qu’il y en avait près de 200 qui me plaisaient, j’étais dévastée.» Au fil des années, elle s’est habituée à cette élimination programmée, d’autant qu’elle profite de ce regard panoramique pour nourrir ses différentes activités, sauvant parfois les métrages refusés à Cannes en les programmant au CityClub ou dans d’autres manifestations.

«On aime rarement les mêmes films, pointe Gwenaël Grossfeld, son homologue du Cinéma Bellevaux à Lausanne. Mais cela ne m’empêche pas de penser que ses choix sont pertinents avec une attention toute particulière au public auquel elle s’adresse. C’est aussi la seule qui cherche à défendre ses films en les proposant hors de son terrain d’action, par exemple à La Chaux-de-Fonds ou à Genève.» Le I Am Not a Witch, de Rungano Nyoni, à la Quinzaine l’an dernier, est toujours à l’affiche du City Pully et vient de gagner un Bafta à Londres dimanche.

«Il faut se méfier de son bon goût»

Le visionnement à haute dose lui a aussi donné un recul assez comique sur les faiblesses du septième art. «Même si, comme le dit Édouard Waintrop, il faut se méfier de son bon goût, il y a des films qui ne tiennent pas longtemps. Presque tous ceux qui font des blagues en lien avec le Festival finissent recalés. Des jeux de mots avec «tapis rouge» ou titrés Yes we Cannes – c’est arrivé! Pendant la sélection, on a un groupe WhatsApp plutôt gratiné avec notre Top of the Flops.»

Visionnée à haut régime, la production contemporaine peine aussi parfois à masquer ses facilités. «Il y a tellement de tics formels qui réapparaissent, comme la scène de la fille dans sa baignoire qui plonge sa tête sous l’eau au moment de réfléchir, ou celles qui vomissent pour signifier à l’écran qu’elles sont enceintes… Mais il y a aussi des thématiques trop récurrentes: l’inceste ou le viol peuvent parfois devenir un critère d’élimination.»

De Roger Rabbit aux Mille et une nuits

L’un de ses premiers souvenirs remonte à Qui veut la peau de Roger Rabbit, qui l’avait fascinée, enfant, pour son mélange d’animation et de prises de vues réelles. Possédée ensuite par le cinéma sur le tard, lors de ses études de journalisme à Fribourg, Anne Delseth ne se revendique pas d’une intransigeance théorique quand il s’agit de juger de la qualité d’un film. «Même des choses que je déteste, comme les voix off, les flash-back ou la mise en abyme, peuvent tout à coup donner un film génial. Cela m’est arrivé avec les Mille et une nuits de Miguel Gomes.»

La coordinatrice du Master cinéma ECAL/HEAD se méfie de l’étiquette du film d’auteur, dont se réclament beaucoup d’étudiants. «Il y a une fierté à prétendre n’aimer que ça, mais qu’il y ait du pop-corn ou pas dans un cinéma, tout dépend du film. Mépriser Spielberg n’a pas de sens: c’est tellement bien!»

Capable d’engloutir en un an plus de films que la plupart des gens en une vie, elle n’a pourtant pas été ensevelie par l’histoire du cinéma. «Je la connais mal, je suis trop flemmarde. Il m’arrive d’aller voir un Ozu dans un festival parce que cela a un sens avec le reste du programme, mais je ne vois pas l’intérêt de cultiver les références et les citations du passé. J’ai par contre une curiosité sans fin pour le contemporain, les nouvelles formes, souvent politisées, qui me racontent le monde d’aujourd’hui.»

Dans son repaire prolifèrent les BD qu’elle apprécie pour leurs «mises en scène, angles et découpes». En plein apprentissage de l’arabe, Anne Delseth – «un peu dyslexique» – adore aussi les livres audio et les podcasts radio. «Je ne sais pas ce que je vais faire si «No Billag» passe!» Elle entretient un rapport ambivalent avec Lausanne, ce gros village aux rencontres incessantes mais sans anonymat possible.

Elle regrette, déjà, l’époque des sorties en festival entre copines. «Dans ma tranche d’âge, elles ont toutes des enfants, cela devient plus difficile.» Le travail est aussi son échappatoire lorsqu’elle file à Paris, ville sociologiquement plus diversifiée, pour mitonner sa contribution à la Quinzaine, sa dernière cette année avant que l’équipe ne change entièrement en 2019.

www.cityclubpully.ch

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