Journaliste, musicien et poète technocritique

PortraitAvec sa guitare, le Veveysan Thierry Raboud revisite Cendrars. Son premier recueil de poésie «Crever l’écran» trace notre destin numérique.

Thierry Raboud

Thierry Raboud Image: Florian Cella

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Les souvenirs affluent dans la tête de Thierry Raboud, assis à une table de la brasserie des Trois-Rois, à Lausanne. Étudiant, il avait son petit appartement tout en haut de cet immeuble de la rue du Simplon et il pouvait aller se boire un café au bar en pantoufles! Mais ces années ont été, à bien des égards, une période d’ermite pour le bouillonnant jeune homme qui avait décidé de se concocter un cursus a priori impossible sur le papier: français et philosophie à l’UNIL, et guitare en classe professionnelle à la HEMU, couronné par master en musicologie et français à l’UNIFR.

C’est dans sa piaule lausannoise que le guitariste classique, après sa rébellion électrique des années d’adolescence, s’était lancé à gammes perdues dans les préludes et fugues de Bach, trois ou quatre heures par jour. «Je n’ai jamais eu un talent extraordinaire, mais je suis un bosseur cinglé. Et comme j’étais traqueur, je m’entraînais à toutes sortes d'exercices pour résister au stress. Je montais et descendais trois fois les escaliers ici et j’enchaînais, tout essoufflé, mon programme de récital.»

Cet instrument choisi sans hésitation à 5 ans l’aura mené jusqu’à ce récital solo d’une heure dans une salle comble en 2011. «Je n’en serais plus capable, mais personne ne pourra me l’enlever.» Aujourd’hui, son plaisir n’est plus de jouer seul, mais entouré d’amis, dont certains sont des professionnels aguerris, comme Jeanne Gollut. C’est d’ailleurs avec la flûtiste de pan, le pianiste Raphaël Ansermot et le comédien Christophe Monney qu’il a conçu le spectacle «Cendrars, fugues et inventions», en tournée depuis un an en Suisse romande. Conscient de ses limites, le Veveysan de cœur n’a jamais cherché à faire de la guitare son gagne-pain. La musique l’amène à écrire des critiques pour le magazine «Resmusica», ainsi qu’une collaboration au supplément «Opéra» de «24 heures». De fil en aiguille, il se retrouve à «La Liberté». Il a pu faire son stage de journalisme à la rubrique culturelle du quotidien fribourgeois, s’affirmant comme chroniqueur à l’aise, autant en musiques actuelles que classique, observateur lucide de la dernière Fête des Vignerons, et même expert reconnu en littérature romande. Comment expliquer cette autre corde à un arc déjà bien garni? «Grâce à mon master de musicologie et de français, j’ai pu travailler comme assistant éditorial sur le projet des œuvres complètes de Charles-Albert Cingria (six volumes, 7'200 pages, à L’Âge d’Homme), notamment sur ses recherches en musicologie du Moyen Âge. J’ai adoré déchiffrer des neumes, ces partitions du XIIIe siècle, ou lire des lettres originales de Stravinski ou Cocteau.»

Dans la famille Raboud, Thierry était l’enfant le plus sensible. Sa sœur Aline le confirme, elle qui casse la baraque en danseuse de samba: «Il a hérité du côté intello de notre maman (Isabelle Raboud, ethnologue, directrice du Musée gruérien de Bulle), alors que, moi, je suis plutôt pratico-pratique comme notre papa informaticien. Il a vraiment une belle plume qui touche les gens. Nous sommes très différents, puisque je suis peu douée en français et en musique et lui ne l’est pas en danse, mais le côté hyperactif nous unit, c’est un trait de famille. Nous accumulons beaucoup, par envies.»

Le «regard d’une vitre»

«J’avais soif/De tout regard», écrit Thierry Raboud dans la première partie de «Crever l’écran», son premier recueil poétique. Intitulée «#avant», elle décrit ce qu’est devenue notre vie à l’ère numérique et ce qui faisait le prix de notre vie d’hier. Heureusement, dans «#après» – qui nous concerne tous aujourd’hui, ce monde envahi par les pixels, les connexions et les réseaux sociaux –, le trentenaire a gardé intacte cette soif-là, cette curiosité envers les gens, les mots et les notes sur lesquels il pose son regard bienveillant mais sans fard. Le pendant actuel et désabusé de cette acuité ancienne se retrouve dans ses écrits: «On ne s’habitue jamais au regard d’une vitre.» Une allusion évidente à ces écrans qui sont devenus «notre unique paysage, qu’on admire tête baissée». Pour échapper un tant soit peu à cette hypnose, sa propre parade est astucieuse: rendre son smartphone allergique à la couleur. «En le forçant à afficher tout en noir et blanc, je suis nettement moins attiré par tout ce qui clignote!»

Né en 1987, deux ans avant l’invention d’internet, Thierry Raboud a donc connu cet âge révolu. De ce temps, il a conservé des souvenirs à la fois diffus et précis, des impressions, des moments précieux et fugaces. Il repense en particulier à ces étés passés à Crans-Montana chez sa grand-mère maternelle, Rose-Claire Schüle, ethnologue et spécialiste du patois, pour l'aider à transcrire et à classer ses milliers de fiches de patois phonétiques sur l'ordinateur. «Son chalet était tapissé de livres anciens du sol au plafond, une véritable cathédrale-bibliothèque qui m'a toujours fasciné. Certains de ses livres sont désormais chez moi, comme une transmission.»

Au «Nous vivions au présent simple» de cette époque répond désormais «le temps plié/aux présents impératifs» d’aujourd’hui, celui de nos «désirs/épars/pillés». «Notre rapport au temps, à la mémoire, à l’attention, à l’intimité et aux autres est bouleversé, analyse Thierry Raboud, soudain mélancolique. Notre code intime a été retravaillé, remodelé sans qu’on s’en rende compte; nos subjectivités colonisées par le numérique. Je suis convaincu que les conditions d’émergence de notre pensée sont modifiées. Cela a des conséquences anthropologiques sur la conscience de soi.»

Créé: 28.02.2020, 09h19

Bio Express

1987 Naissance à Martigny, le 17 avril.
1998 Déménagement à Corseaux.
2009 Bachelor en musique, français et philo.
2011 Master en musicologie et français.
2011 Certificat supérieur, guitare classique.
2012 Responsable de recherche sur les œuvres complètes de C.-A. Cingria.
2013 Entre à «La Liberté», où il fait son stage de journaliste RP. Désormais responsable de la rubrique littéraire.
2017 Naissance de sa fille Mathilde, se produit avec le combo funk DFX sur la grande scène off du Montreux Jazz Festival.
2019 Publie son premier recueil de poèmes, «Crever l'écran» (Éd. Empreintes). Lauréat du prix Pierrette Michelloud 2019.

Infos utiles

«Cendrars, fugues et inventions»
Les 4 et 5 avril à Martigny
www.cellulespoetiques.ch

7 et 8 mai à Lausanne
terreaux.org

Remise du Prix Pierrette Micheloud à Thierry Raboud le 2 mars à La Datcha, à Lausanne (19h, entrée libre).

www.fondation-micheloud.ch

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