Longtemps interprète, Ruth Childs devient créatrice

PortraitHéritière des pièces de sa tante Lucinda, la danseuse lausannoise présente son premier solo à l’Arsenic.

Image: Vanessa Cardoso

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Ruth Childs a su très jeune qu’elle voulait devenir danseuse. «J’étais allée voir le New York City Ballet avec ma grand-mère. La magie du spectacle, la musique live, les costumes m’avaient fait triper. J’étais à fond, je dansais tout le temps dans le salon», raconte-t-elle autour d’un café, volubile, un soupçon d’accent East Coast dans la voix. Voulant se rapprocher de New York, ses parents avaient quitté Londres pour le Vermont et y menaient presque une vie de baba. C’est là que Ruth commence la danse classique à 6 ans. Dans les années 1960, sa tante Lucinda Childs créait ses premiers solos à Manhattan – ceux qu’elle lui a transmis en 2015. Aujourd’hui, la nièce présente son propre solo à l’Arsenic.

À l’adolescence, en sport-études, Ruth se fascine pour le travail de cette pionnière de la danse postmoderne et commence à en comprendre l’ampleur. «Je suis allée voir ses répétitions, je lui posais plein de questions. Dans les années 1980-1990, elle était moins connue aux États-Unis qu’en Europe. La reconnaissance est venue plus tard.» Lucinda Childs était aussi curieuse de ce que faisait sa nièce. «Elle venait me voir danser, même si elle était très occupée.»

Mais, dans l’enfance, c’est surtout l’influence de son père, «musicien de cœur», qui est déterminante. Il l’emmène à l’opéra et à des concerts, espérant voir l’aînée de ses quatre enfants suivre une carrière musicale. Ruth commence le violon et se passionne pour la musique. Or la danse prend le dessus, n’en déplaise à son plus grand fan aujourd’hui, qui n’hésite pas à traverser l’Atlantique pour assister à ses spectacles.

Pas faite pour le ballet

Son bac en poche, la jeune danseuse part pour l’Angleterre et intègre le London Studio Center. Passionnée par la rigueur et la technique de la danse classique, elle s’accroche malgré les blessures. Mais elle comprend qu’elle n’est pas faite pour le ballet. «Je savais que je ne possédais pas tous les atouts pour être la danseuse classique parfaite. Ce que j’imaginais pouvoir faire avec mon corps n’était pas toujours possible. Surtout, je cherchais autre chose, une voie plus folle et créative.» Sa présence scénique et son imagination permettront à cette timide au premier abord de s’épanouir dans la danse contemporaine, solaire. À force de persévérance aussi, et de perfectionnisme.

En 2003, elle auditionne pour le Ballet Junior de Genève, un peu par hasard, et en sortira diplômée. À cette période, elle court les salles de spectacles entre Genève et Lausanne. «Ce qui se passait sur la scène indépendante romande était impressionnant. Foofwa revenait de New York, une rencontre importante. Gilles Jobin et La Ribot arrivaient de Londres.» Cette dernière l’engagera dans «Laughing Hole», «une pièce qu’on continue de tourner, où elle est époustouflante», confie la chorégraphe madrilène. Mais son tout premier contrat, la performeuse le décroche d’abord à 21ans avec la compagnie de Jean-Marc Heim, à Lausanne. Cinq mois de recherche à l’Arsenic. «Il y avait une ambiance de fous, avec le groupe Velma, Massimo Furlan… J’observais tous ces artistes.»

En aviatrice à la Blécherette

Pendant une dizaine d’années, Ruth est l’interprète de nombreux chorégraphes. Puis elle fonde sa compagnie et danse les pièces de sa tante, réinterprétant trois de ses solos conçus un demi-siècle plus tôt. Dans «Pastime», ludique et plein d’humour, son corps, jambes tendues, est enveloppé dans son T-shirt formant une baignoire. En résidence à Berlin l’année suivante, elle songe à créer du mouvement sur des mélodies classiques, comprenant qu’elle entretient depuis l’enfance un rapport fort avec elles. «La musique stimule la mémoire physique et émotionnelle.» L’idée de «Fantasia», son premier solo, est née. Puis elle se lance avec son compagnon, Stéphane Vecchione, ex-batteur de Velma, dans un insolite duo musical et chorégraphique pour chambres à air, «The Goldfish And The Inner Tube». Le couple vit à Lausanne et s’installera à terme dans l’écoquartier des Plaines-du-Loup, près de l’aérodrome de la Blécherette. Pour l’anecdote, la photo vintage en aviatrice qu’elle avait eu l’idée de proposer pour son portrait devant les hangars a dû être annulée pour cause de pluie.

«Un temps, j’avais l’impression de n’être que «la nièce de». Je suis plus sereine aujourd’hui, ça s’équilibre. Les œuvres de ma tante prennent un peu moins de place.» Cette dernière est en train de créer une fondation pour les gérer; Ruth en partagera un jour la responsabilité. «J’arrive mieux à assumer ma posture de créatrice, désormais. Toutes mes peurs s’évaporent.» Il n’empêche que le défi de concevoir un premier solo était de taille. Elle a plongé en elle «le plus sincèrement et généreusement possible pour sortir des choses et les mettre ensemble avec rigueur». De l’abstraction, sans propos préconçu. «J’ai dû être à bonne école malgré moi», glisse-t-elle en référence à sa tante.

Le directeur de l’Arsenic, Patrick de Rham, accueillera bientôt cette «interprète remarquable, mélange unique de rigueur technique et d’étrangeté: une personnalité singulière, d’un grand sérieux mais aussi d’une grande ironie, parfois même à la limite du loufoque.» L’émancipation paraissant être un acquis, au vu de ses héritages familiaux et artistiques, la performeuse semble vouloir développer une présence féminine forte dans son œuvre sans lui associer de stéréotype ou de revendication féministe, poursuit-il. «L’art existe sans raison», disait Lucinda Childs. Ruth a clairement de qui tenir.

«Fantasia», du 20 au 24 novembre, Arsenic, Lausanne.

Créé: 19.11.2019, 09h12

Bio Express

1984 Naît le 18 février dans la banlieue de Londres, d’un père américain et d’une mère anglaise, tous deux ingénieurs.
1986 Déménage aux États-Unis avec ses parents.
2002 S’installe en Angleterre pour suivre la formation classique du London Studio Center.
2003 Entre au Ballet Junior de Genève.
En sort diplômée en 2005.
2005 Premier contrat avec «Creatura» pour la compagnie lausannoise de Jean-Marc Heim, à l’Arsenic.
2014 Fonde sa compagnie Scarlett’s et le groupe Scarlett’s Fall, où elle chante avec son compagnon, Stéphane Vecchione.
2015 Reprend les solos de sa tante Lucinda Childs. La Ribot lui transmet «Mas Distinguidas».
2016 Résidence de recherche à Berlin.
2018 «The Goldfish and the Inner Tube», duo avec Stéphane Vecchione.
2019 Crée «fantasia», son premier solo.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.