«Mademoiselle de» affiche sa particule artistique

PortraitRejeton d’une dynastie ancienne, la Fribourgeoise Joséphine de Weck explose les clichés. Actrice, la voilà romancière

Image: Jean-Paul Guinnard

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Joséphine de Weck signe «Ambassadrice de la marque», court roman sur une apprentie comédienne qui décroche au culot de ses talons aiguilles un job d’hôtesse au Salon de l’auto, à Genève. L’essai, drolatique, prend souvent des embardées autobiographiques. Voir la Mistinguett découvrir dans «ce sanctuaire de l’absurde» une faune plus bigarrée que les prévisibles déjantés du piston et autres mateurs de fessiers cylindrés sous minijupe: «Quelle a été ma surprise de voir débarquer des intellos friqués et des bobos», note-t-elle avec une sincérité désarmante. Depuis trente ans, cette descendante de longue lignée se prend une généalogie d’idées préconçues en pleine figure. «Être taxée de petite bourge, je connais. À la réflexion, je suis une petite bourge, désolée! Je m’appelle «de Weck», c’est comme ça, sans gloire ni honte. J’ai même le projet de creuser là autour, d’examiner ces bonnes manières qui peuvent contraindre un corps, baliser la communication.» Son vieux pote photographe Pierre-Yves Massot confirme: «Elle vient d’un milieu aristo mais ça ne pèse pas chez elle. Pas de lourdeur avec Joséphine, même ses engagements n’ont rien du message ennuyeux. Rien d’une dilettante, néanmoins, elle se montre même très conséquente!»

Le privilège rend responsable

Il suffit de l’entendre asséner sur un ton docte que démentent trente printemps rugissants: «Être privilégié, c’est être responsable. Je me sens redevable envers les autres, j’essaie d’être à la hauteur, au clair, avec mes origines. Même si c’est injuste, parce que je suis née en Suisse, de jouir de privilèges! Je veux partager.» Pas de drame néanmoins. «Je suis fataliste mais il faut aussi s’impliquer dans la vie. C’est mon but d’artiste en tout cas.» Avec un talent inné, la demoiselle semble consciente des trésors fragiles de son bagage, spontanéité craquante, fraîcheur sophistiquée ou excentricité candide. La classe, quoi.

Dans le livre surgissent encore des scènes sorties d’un vaudeville. Ce matin par exemple où Marie, son héroïne bravache, défie le patriarche en annonçant sa vocation: «Comédienne ou rien.» Le visage caché par son journal, le verdict du père tombe: «Tu passeras d’abord ton bac.» À ce souvenir, Joséphine de Weck sourit avec une mine désarmante d’enfant choyée. «Ce que j’ai fait. Ensuite, les parents ne m’ont jamais empêchée, assez «smart». Mais ils m’ont donné deux ans. Si ça ne donnait rien, je devrais aller à l’université.» Elle pouffe, consciente de l’armada de bonnes fées qui veillent sur son berceau. «J’avais besoin de m’émanciper, comme tout le monde au fond! J’ai pu passer mon diplôme à l’INSAS, à Bruxelles, une ville géniale, beaucoup moins rigide que Paris en matière de théâtre. Je continue d’ailleurs à travailler avec des comédiens belges, la moitié de ma compagnie, Opus 89.»

Ni Proust ni Despentes

Depuis, la Fribourgeoise bourlingue, prête à filer en résidence de Téhéran à Beyrouth, à monter sur scène à Berlin, fomenter des «attentats théâtraux» dont le centre Nuithonie de Villars-sur-Glâne prend la température avec régularité. «L’idée du bouquin vient du fait d’avoir écrit des chroniques, et d’une bourse d’encouragement à la création littéraire en 2017. Et puis je remplis sans cesse des petits carnets.» Inutile de lui chercher des détracteurs, la brune pourvoit elle-même à la critique. «Je ne suis pas Marcel Proust, ni même Virginie Despentes. L’écrivain qui se consume pour son œuvre, ce ne sera jamais moi. Je suis trop occupée par dix mille trucs.» Dans son panthéon, l’éclectique salue l’absurdité souveraine de Franz Kafka et l’inconscient aventurier d’Annemarie Schwarzenbach. «J’ai mes tristesses, quand même. Elles me sont apparues en filigrane dans «Ambassadrice de la marque». À cause de la sincérité.»

Tout à trac, elle lâche: «J’ai dormi dans la maison de Nietzsche dans les Grisons, dans sa chambre avec mon amoureux. Nous avons hésité avant d’oser faire l’amour, Nietzsche, quand même, si intransigeant! Il paraît que l’écriture se compare à la façon de marcher. Lui gravissait les roches les plus dangereuses, Proust par contre se promenait suivant une routine.» Et elle? «Je marche vite, la nuit, le jour, des heures dans la ville.» D’autres artistes traînent la poisse en maudit, pas Joséphine de Weck. «J’essaie de partager au mieux ma chance. J’attire souvent des gens incroyables et de là, ça part en vrille. Mais croyez-moi, j’essuie aussi des refus. Je viens d’être recalée pour une résidence à Athènes, le Festival Belluard m’a refusé un dossier. Le théâtre vous apprend à prendre des râteaux et à vite se relever.» Sa belle sérénité se trouble à peine, comme une vaguelette dans une tasse de thé. «Bon, un concept auquel je tiens beaucoup, il me faut au moins un jour pour en digérer le rejet. Puis j’assimile ce que le refus apporte de positif, une nouvelle direction, une énergie autre. Je garde la curiosité de tester. Tant pis si je suis naïve, un artiste doit croire qu’il peut changer des petites choses du monde. Sinon, c’est la chute vertigineuse.»

Le rire chevrote, nerveux. «J’ai eu des connaissances qui ne croyaient pas du tout que je puisse être comédienne. «Trop bien éduquée» pour faire du théâtre!» Argument débile, ces histoires de ne pas venir du même monde.» Son aînée de trois ans, Clémence, «complice, brillante, avocate, elle!» la soutient envers et contre tout: «Autodidacte, rien ne lui fait peur. Et tant pis si elle se disperse parfois, elle ose sortir de sa zone de confort, nous surprendre, nous, ses proches, nous remettre en question et nous faire sortir du cocon où nous sommes généralement tous bien installés.» Alors, que reste-t-il de la vieille dynastie de Weck en Joséphine? «En quoi suis-je Suisse? Bonne question. Disons que je n’aime pas les conflits et je suis toujours à l’heure.»

Créé: 15.02.2019, 10h46

Ses 7 dates

1989 Naît à Fribourg, fille de Bruno et Antoinette de Weck.

2009 Part pour Bruxelles. «Ça fait moins peur que Paris. Je me suis engagée à suivre une «vraie» école d’art dramatique, l’INSAS.»

2012 Rencontre son «partenaire de vie. Un homme respectueux, indépendant, ancré, alors que je bouge beaucoup. Il dirige le Café du Belvédère, à Fribourg. Je hais les institutions, nous ne pensons pas nous marier.»

2013 Retour en Suisse «motivée par l’idée d’étudier l’allemand à Berne, pour mon amoureux aussi».

2017 Bourse d’encouragement du Canton de Fribourg.

2018 Participe au Forum du Theater Treffen de Berlin, avec 35 artistes étrangers. «Je rêve d’être «testeuse» dans tous les domaines artistiques, d’être invitée en résidence autour du monde.»

2019 Vernit son roman, «Ambassadrice de la marque» (Éd. L’âge d’homme) au Salon du livre romand, Fribourg, avec DJ set «Les filles d’à côté», sa 16 fév., 20h-1h.

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