La mélomane et son jardin prennent soin des musiciens

PortraitEx-pro du management, Marion Gétaz offre en diplomate un havre de paix aux artistes du Lavaux Classic.

Marion Gétaz de Lavaux Classic, dans son jardin.

Marion Gétaz de Lavaux Classic, dans son jardin. Image: Odile Meylan

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Marion Gétaz ne s’approche du piano à queue qui trône dans son salon que pour écouter un virtuose de passage en caresser les notes. «Je suis mélomane, oui, pas musicienne. Mais dans ma prochaine vie, je le serai et je saurai les langues!» lâche-t-elle décidée. On la croit sur parole: la dame fait ce qu’elle dit. Depuis huit ans, chaque mois de juin, elle accueille chez elle à Cully les artistes du Lavaux Classic. Son jardin luxuriant, les pieds dans l’eau, les yeux dans les Alpes, vibre au rythme d’un «chaos créatif» qui nourrit la maîtresse des lieux. En retour, elle choie les artistes, les écoute, discute philosophie, état du monde. «Un jour, un jeune pianiste m’a dit en regardant les montagnes: «Je ne sais pas si on va y arriver.» Je lui ai demandé: «À quoi?» Il m’a répondu: «À tout.» C’était un moment unique. Je suis très sensible à la difficulté d’être musicien.»

«J’ouvre ma porte aux musiciens, c’est ma contribution, mais j’achète l’abonnement au Lavaux Classic chaque année, il faut le dire! Car un festival vit de dons, pas de passe-droits»

Venues du monde entier, les sommités du classique ont ravivé l’instrument qui s’était tu en 2011, avec le décès de son mari Vincent. «Il arrivait, m’embrassait et se mettait au piano», se souvient Marion Gétaz, dans un sourire franc. De la musique classique, mais aussi du jazz, qu’il pouvait jouer tard dans la nuit. Le genre auquel elle admet ne rien comprendre aura contaminé leur fils Emmanuel, cofondateur en 1983 du Cully Jazz Festival. Déjà à l’époque, le couple accueille les jazzmen dans son appartement culliéran – la maison au bord du lac viendra quatorze ans plus tard – et accompagne l’envol de la manifestation. Marion Gétaz précise l’importance du mécénat: «J’ouvre ma porte aux musiciens, c’est ma contribution, mais j’achète l’abonnement chaque année, il faut le dire! Car un festival vit de dons, pas de passe-droits.»

Le principe est asséné. L’ex-pro du management aime étudier comment fonctionnent les choses, rappeler l’importance du festival off, des logeurs bénévoles. Formatrice de chefs d’entreprise, Marion Gétaz a un discours assuré, mais dénué d’arrogance. Quitte à déranger. En 1999, après six ans de présidence de l’École hôtelière de Lausanne (EHL), elle est remerciée sans autre forme de procès. Elle attendra dix-neuf ans pour être réhabilitée par la nouvelle direction qui la nomme présidente d’honneur. «Je suis arrivée à l’EHL dans une période de grande transformation; il fallait prendre des décisions radicales.» Visionnaire, elle y crée la section anglais, achète le terrain sur lequel s’agrandit aujourd’hui l’école.

Un métier et un permis de conduire

C’est aussi pendant ce mandat qu’elle part en Chine, consciente que l’avenir de l’hôtellerie se joue en Asie. Le pays la passionne encore aujourd’hui. Qu’en pense-t-elle? «Je ne suis pas partisane, je suis observatrice», se contente de répondre celle qui se voyait embrasser une carrière de diplomate à la sortie du gymnase. Elle fera d’abord l’École de secrétariat. «Ma mère, une des premières dentistes de Suisse romande, avait ce principe: il faut avoir un métier et le permis de conduire avant de se marier.» L’éducation de cette mère divorcée éveille la jeune Marianne – prénom officiel que même ses parents n’utiliseront pas – et ses deux sœurs à la condition féminine et à l’indépendance. Gymnasienne, elle s’envole seule étudier une année aux États-Unis. À l’aube de ses 50 ans, elle suscite la création de l’Institut féminin du management. Et si elle n’adhère pas au principe de la grève, elle soutient plus que jamais le «mouvement social» du 14 juin, tant les inégalités sont encore là.

Diplômée et conductrice avant d’épouser son Vincent, elle ne sera jamais secrétaire, mais utilisera l’intelligence pratique et les compétences utiles apprises là durant toute sa carrière. Par «horreur des chiffres», c’est vers les sciences politiques qu’elle se tourne. «Et puis je me suis rendu compte que j’en avais besoin.» D’où le master en économie qu’elle décroche dix ans après sa licence. Elle reste cependant fidèle à son premier choix. «J’ai adoré Sciences Po, de Marx à l’économie de marché. J’y ai appris une vision du monde, des méthodes d’analyse.» La lecture de Proust, son «analyse sociale cynique, y compris envers soi-même», l’accompagne aussi dans son décryptage de la société. Un déclic ravive encore son appétit pour l’autre monde: en 1990, elle fait partie de la délégation menée par le professeur Schaller en URSS, pour expliquer les mécanismes de l’économie de marché aux cadres dirigeants. L’experte donne des conférences à Moscou, à Kiev, à Leningrad. De retour à l’hôtel, elle doit rédiger le rapport avec une autre experte. «On était des femmes… commente-t-elle, un petit air de revanche dans ses yeux turquoise. Mais du coup, on avait la maîtrise de la connaissance. Je n’ai jamais été aussi fatiguée de ma vie.»

«Un modèle comme on n’en fait plus»

C’est une dame de 77 ans qui le dit. Elle se remet d’une mauvaise chute à skis – sport qu’elle a toujours pratiqué, quand elle ne gravissait pas les 4000 valaisans ou d’autres sommets avec son mari – mais respire la solidité. Un équilibre que décrit aussi Jean-Christophe de Vries, directeur du Lavaux Classic. «Marion Gétaz est un modèle comme on n’en fait plus, une personne alignée avec soi. Elle est intéressée, intéressante, mais aussi désintéressée et d’une humilité folle.» S’il ne tarit pas d’éloges, le directeur avoue qu’il avait un peu peur au début de cette femme «cinglante et directe». «Puis un jour elle vous dit: «Jean-Christophe, si je descends au milieu de la nuit, échevelée, alors que vous êtes vingt autour du piano et que vous avez vidé mon bar, ne vous excusez pas, servez-moi un verre.» (24 Heures)

Créé: 22.05.2019, 09h48

Bio Express

1941 Naît le 9 octobre à La Tour-de-Peilz, dans une famille «très libérale»

1957 2e année de gymnase en Californie

1962 Fait l’École de secrétariat puis épouse Vincent Gétaz, ingénieur civil

1963-1973 Naissance de Valentine, Emmanuel, Marie et Edouard

1968 Licence en Sciences politiques. Crée puis dirige le Centre romand de promotion du management (CRPM) durant 25 ans. Chargée de cours pour la Société suisse des hôteliers

1978 Master HEC

1990 Après la chute du mur, fait partie des experts envoyés en URSS pour expliquer l’économie de marché aux cadres dirigeants

1994 Préside l’École hôtelière de Lausanne. Remerciée en 1999, elle est nommée présidente d’honneur en 2018

1996-2010 Voyage 14 fois en Chine. Donne des conférences sur la macroéconomie chinoise en Suisse, France et Chine

2011 Décès de son mari. Décide d’ouvrir largement sa maison aux artistes

Infos pratiques

Lavaux Classic
Du 13 au 23 juin

www.lavauxclassic.ch

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