Le menuisier de Villeneuve a bâti son existence sur la rive du rio Negro

Par monde et par Vaud (12/41)Installé depuis 21 ans en Amazonie brésilienne, Jean-Daniel Vallotton dirige une institution qui allie création de revenus pour des artisans et éducation à l’environnement.

Vidéo: Jean-Paul Guinnard

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Novo Airão, petite ville de la rive sud du rio Negro, affluent de l’Amazone, dans l’État d’Amazonas, Brésil, juillet 2018. Le Combi VW blanc hors d’âge de Jean-Daniel Vallotton file sur la route de Manaus. Après six kilomètres, il bifurque sous les arbres, descend un bout de piste et s’arrête. «Bienvenue à Ekobé. Un mot en langue tupi qui signifie vie.» Tout sourire, intarissable, Jean-Daniel Vallotton, 63 ans, menuisier à Villeneuve dans une vie antérieure, est ravi de présenter sa dernière création: un «centre de sensibilisation à l’usage durable des ressources naturelles de l’Amazonie».


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Un donateur a offert 32 hectares de jungle à la Fondation Almerinda Malaquias (FAM), qu’il dirige. Des abeilles sauvages à la lombriculture en passant par la piste dans la jungle, on y trouve de quoi multiplier les activités pratiques. Des enfants s’amusent dans l’igarapé, petit bras peu profond du rio Negro, tout en découvrant la flore et la faune environnantes. Des étudiants de Boston sont venus y étudier l’écotourisme, les ados urbains de Novo Airão s’initient au jardinage. C’est beau, enthousiasmant. «Quand j’ai commencé, jamais je ne me suis imaginé qu’il faudrait un jour faire tout cela. Ce n’est pas réussir pour moi, ça s’est fait naturellement. Quand le bon sens te demande de faire quelque chose, tu le fais.»


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Non à une vie programmée

Il paraît que ses copains d’école, à Villeneuve, savaient déjà que «Jean-Da» ne passerait pas sa vie en Suisse. À 16-17 ans il avait la «quasi-certitude» qu’il irait voir ailleurs. «La vie qui m’attendait était tracée: travail, famille, week-end au chalet. Je considérais ça comme un tunnel. Insupportable.» Ailleurs, ce fut d’abord une expérience de deux ans au Gabon. «L’Afrique m’a «horriblement» plu. Elle est devenue ma maison. Je m’y suis découvert. Je pensais ne plus la quitter.» Les malversations d’un directeur en ont décidé autrement. Dégoûté, le Villeneuvois rentre au pays. Prêt à repartir.


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Des expériences de baroud, de travail en entreprise, de voyage sac au dos, de menuisier indépendant plus tard, le projet définitif prend forme en 1992, lorsqu’il rencontre en Amazonie brésilienne Miguel Rocha Da Silva, pionnier de l’écotourisme sur le rio Negro. Celui-ci évoque un centre de formation aux métiers du bois pour les caboclos, les métis d’Amérindiens et de Blancs riverains du fleuve. «Je rêvais d’un tel projet, qui alliait récupération du bois de construction navale et option sociale via la création de revenus pour cette population pauvre.» Et comme en plus la fille de Rocha Da Silva, Marta, ne reste pas insensible aux beaux yeux du Vaudois, notre homme est conquis. Novo Airão, 19'000 habitants au bord du grand fleuve (le 7e au monde par le débit), va devenir sa maison, le centre de son «royaume», comme il dit. Un immense royaume: la superficie de la commune (37'770 km2) est à peine plus petite que celle de la Suisse!

Présidente de l’Association Ailleurs Aussi, qui depuis 1993 soutient l’action du Villeneuvois, Élisabeth Mô ne tarit pas d’éloges: «Jean-Daniel s’est révélé être à la fois un manuel et un intellectuel, un artisan et un entrepreneur.» Car le projet de Vallotton a pris au fil des ans une ampleur imprévue. «Mais nous n’avons jamais modifié notre ligne, basée sur les trois piliers nécessaires à la durabilité: social, environnemental et économique», souligne le Villeneuvois.

«C’est ma vie, pas un travail. Nous sommes passés par des putains de difficultés, à en crever, mais nous avons obtenu un résultat»

L’atelier d’artisanat sur bois génère de bons salaires. Les objets qui en sortent (animaux, ustensiles, plats marquetés, dessus de table, etc.) se vendent bien, sur place comme dans des boutiques de São Paulo. Entré à la FAM en 1998, à 17 ans, Simeão Anhape Bezerra est aujourd’hui responsable de la qualité des produits. La Fondation a changé sa vie: «Sans elle, je ne sais pas ce que je serais devenu. J’avais quitté l’école à 14 ans, j’étais un petit vendeur. Grâce à l’argent gagné à l’atelier, j’ai pu retourner à l’école, puis aller à l’université. Plus de 800 personnes ont suivi des cours de formation ici. Grâce à l’artisanat, ils ont pu maintenir leur famille et étudier. Certains sont devenus professeurs.»


VIDEO: Qui sont les Caboclos?

Pour et avec les enfants

La fabrication de papier recyclé et de savonnettes est venue compléter l’offre de la boutique. Mais, surtout, la FAM accueille désormais des volées d’enfants de caboclos de 7 à 16 ans suivant, en dehors des heures d’école, des programmes de sensibilisation à l’environnement et d’orientation professionnelle dispensés par 25 éducateurs. Un entrepreneur brésilien finance l’administration de «l’école», son hôtel local fournit de la nourriture aux enfants. Une fondation brésilienne soutient le côté préparation à la vie professionnelle. Du gardien de nuit au directeur en passant par la cuisinière et le jardinier, la fondation emploie environ soixante personnes.

Vallotton a eu des envies de ficher le camp, bien sûr, motivées par les incertitudes financières du projet, les semaines de boulot interminables dans la chaleur moite de l’Amazonie, le népotisme des politiques locaux, «l’inévitable corruption et le faible niveau des valeurs morales locales». Mais le Vaudois est tenace. «Il se lève tous les jours enthousiasmé pour continuer le travail», affirme son épouse. Il a tenu bon, porté par sa foi en l’Homme. «Quand je suis en colère, j’essaie de transformer cette hargne en force positive, je me dynamise l’esprit avec ça.» Et quand ça ne va pas, il saute dans une pirogue et s’en va pagayer quelques heures dans la sublime forêt immergée du rio Negro. «Heureusement, je ne suis pas seul. Marta, qui est née à Manaus et enseigne aux grands à la Fondation, est mon garde-fou. Et réciproquement. À mon avis, vouloir modifier quelque chose à cet endroit, c’est une vocation. C’est ma vie, pas un travail. Nous sommes passés par des putains de difficultés, à en crever, mais nous avons obtenu un résultat.»

Le jeune homme que Vallotton formait pour lui succéder va le quitter pour un poste dans une école fédérale. Tout est à refaire. «Ce ne sera pas facile, mais après toutes ces années, il faut que j’arrête. Pour profiter d’autres choses que j’aime, lire, peindre, sculpter, photographier la forêt. Et partir en expédition dans les îles du fleuve, sans tenir compte du temps.»

Pour en savoir plus et soutenir la Fondation Almerinda Malaquias: www.ailleurs-aussi.org

Créé: 21.07.2018, 09h21

Trajectoire

1955 Naissance à Lausanne, le 11 avril.

1971 Fin de scolarité à Villeneuve, début d’un apprentissage de menuisier.

1978 Menuisier à l’Hôpital Albert-Schweizer de Lambaréné, au Gabon.

1980 Travaille pour une entreprise suisse où il grimpe les échelons.

1985 Ouvre sa menuiserie à Villeneuve.

1991 Expédition en Guyane, sur les traces du journaliste disparu Raymond Maufrais, avec l’ethnologue genevois Pierre Dubois.

1992 Reportage en Amazonie avec le même Dubois. Rencontre Marta, sa future épouse. Imagine un atelier d’artisanat à Novo Airão.

1993 Vend sa menuiserie.

1994-1997 Travaille à mi-temps en Suisse, recherche des fonds et rassemble du matériel pour son projet de formation d’artisans en Amazonie.

1997 S’installe au bord du rio Negro, et commence la construction de son atelier à la force du poignet.

2000 Mariage avec Marta. Le couple n’a pas souhaité avoir d’enfant.

2005 Lance un projet d’éducation à l’environnement pour les enfants.

2006, 2008, 2011 Primé parmi les 100 meilleurs producteurs d’artisanat du Brésil.

2010 Ouverture d’Ekobé, centre de sensibilisation à l’usage durable des ressources naturelles d’Amazonie.

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