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Les merveilleux malheurs d’une samouraï en bottines stiletto

Anne Reiser, avocate genevoise et experte en droit de la famille se bat depuis vingt ans pour que le divorce ne se mue pas en entreprise de démolition

Anne Reiser: Nous sommes tous séparés les uns des autres. En acceptant cette réalité, on gagne en liberté, on tente de se suffire à soi-même, pour devenir l’artisan de sa vie. Et l’autre devient un cadeau
Anne Reiser: Nous sommes tous séparés les uns des autres. En acceptant cette réalité, on gagne en liberté, on tente de se suffire à soi-même, pour devenir l’artisan de sa vie. Et l’autre devient un cadeau
Georges Cabrera

En attendant Maître Anne Reiser, on médite sur la triple injonction placardée dans la salle de réunion de son étude genevoise, rue De-Candolle: «Live, work, create.» Serait-ce sa règle de conduite? Comme si la myriade d’ouvrages rébarbatifs qui tapissent la pièce ne contenaient pas assez de prescriptions légales.

Trêve de conjectures. Annoncée par le tac tac tac de ses bottines stiletto sur le parquet de chêne, et par un éclat de rire qui fuse juste derrière la porte, l’avocate spécialiste en droit de la famille se matérialise dans la pièce avec la formidable énergie du génie de la lampe. Chevelure moussue couleur caramel, robe crayon rouge pétard, et le visage radieux d’une femme ravissante qui s’excuse de n’avoir presque pas dormi: «Je passe ma vie en audience ces temps-ci. Avec le changement du droit sur la contribution de prise en charge des enfants et le partage de la prévoyance professionnelle, toutes mes affaires sont appelées en justice. Je devrais installer mon hamac au tribunal.» Nouvel éclat de rire. Frais et joyeux, comme les feuilles à peine écloses du marronnier derrière la haute fenêtre. Elle se tait. Son regard vibrant proclame: «Je suis là, procédons!»

D’abord la séance de pose, dans le parc des Bastions. Sans égard pour ses chaussures menacées d’enlisement, elle arpente à grands pas la pelouse boueuse, lève le nez vers les frondaisons, écarte les bras: «Comme ça sent bon! Nous sommes dans l’ancien parc du jardin botanique, il y a plein d’essences différentes, des ginkgos, des manguiers, j’adore.» De retour à l’étage, on lui cite une de ses phrases, attrapée au vol, un matin, sur les ondes de La Première, qui nous avait émue: «Les enfants sont des bouées de sauvetage, ils vous empêchent de sombrer.» Mère de deux enfants adultes, divorcée, fille de divorcés, Anne Reiser ne se référait pas tant à son expérience personnelle qu’aux souffrances de ses clients: «Je vois souvent des gens aux prises avec un désespoir très profond. Tout ce qui a eu du sens pour eux jusqu’ici disparaît. Ils sont pris de vertige. Dans ces instants, l’immense amour qu’ils éprouvent pour leurs enfants les empêche de passer à l’acte.» La case divorce est-elle si dramatique, sachant que plus d’un mariage sur deux débouche sur une rupture? «Le divorce n’est pas banal. Même quand cela se passe bien, c’est affreux. Emotionnellement, c’est un tremblement de terre. C’est dur d’assister à la dérive des continents.» Nouvel accès d’allégresse. Qu’y a-t-il de si drôle? Rien. Juste la gaîté d’une femme qui se sait utile, convaincue que le pire malheur contient les germes d’une existence plus grande, plus pleine. «J’essaie d’alléger les gens quand ils passent le gué. C’est très pompeux ce que je vais dire, mais j’ai cette image des ténèbres de la douleur. Je les amène sur l’autre versant, vers une terre plus ensoleillée. La douleur n’est qu’une option. Son revers, c’est beaucoup de joie. On apprend à travers les grandes épreuves.»

Un poncif? Non, un moteur puissant pour cette férue d’arts martiaux et d’anthropologie, qui met la technique complexe du droit matrimonial au service de l’humain. Gian Paolo Romano, professeur de droit international privé à l’Université de Genève, salue sa souplesse d’esprit: «Elle a un horizon conceptuel très vaste et arrive à penser la famille de façon transfrontalière, au-delà des différents ordres juridiques concernés.» Anne Reiser se bat depuis vingt ans avec la détermination d’un samouraï pour que le divorce ne se mue pas en entreprise de démolition. L’ennemi numéro 1, ce n’est pas la partie adverse, mais le Code de procédure civile, qui, à ses yeux, trahit l’esprit de la loi en poussant les familles à se déchirer autour des enfants. Elle a déjà publié un livre sur la question et en prépare deux nouveaux, basés sur sa pratique: l’un à l’usage des couples, l’autre pour guider les praticiens à travers «cette grosse masse de jurisprudence», histoire de limiter les dégâts de «cet éléphant au milieu de la pièce» que ne traite pas la procédure.

«Jésus, cet anarchiste»

La guerrière Anne Reiser puise un courage à toute épreuve dans sa vulnérabilité: «Elle est un magnifique exemple de femme qui avance, admire Christine Chappuis, doyenne de la Faculté de droit de l’Université de Genève. C’est une fonceuse prête à prendre des baffes pour atteindre les objectifs qu’elle vise. Elle peut faire peur avec son air de ne pas faire dans la dentelle, mais elle est fine, sensible et généreuse.»

L’expérience de la douleur, Anne Reiser connaît. Deuxième d’une fratrie de quatre, elle admet avoir éprouvé «la solitude de l’enfant dans un monde d’adultes», à 10 ans, lors du divorce de ses parents. Une mère géographe auréolée de quatre licences universitaires – «C’est une Basque: fuego! fuego!» – et un père pasteur, «très poète, très philosophe», qui lui a fait admirer Jésus, «cet anarchiste, cette pensée en action». Son père, elle en parle en se touchant le cœur: «Il est décédé, mais il est là en permanence. C’était un être magnifique, tout le contraire d’une couille molle. Il avait cette phrase, «Dieu vomit les tièdes», qui m’a beaucoup inspirée.»

Des parents flamboyants, néanmoins terrassés par l’opprobre social lors de leur séparation: «En 1969, on ne divorçait pas comme ça, c’était inimaginable. Ils ont été accablés, cela leur a pris beaucoup d’énergie. Ils nous adoraient, mais ne pouvaient pas être présents.» Loin d’être épouvantable, cette solitude aura été fondatrice: «Ce fut un apprentissage essentiel, dont j’ai tiré énormément de force. Cela m’a enseigné la fragilité des choses et permis de réaliser que, quels que soient nos liens affectifs ou sociaux, nous sommes tous séparés les uns des autres. En acceptant cette réalité, on gagne en liberté, on tente de se suffire à soi-même, pour devenir l’artisan de sa vie. Et l’autre devient un cadeau. C’est le contraire de la dépendance affective.»

La grande solitude de ses 10 ans lui ouvrira aussi les portes du monde de la musique. Avant d’embrasser la carrière d’avocate, elle était partie pour devenir guitariste, mais bifurque vers le droit juste avant d’achever sa formation au Conservatoire de Genève. La musique continue de l’habiter. Dans le petit carnet Moleskine qui ne la quitte jamais, elle note des airs, des réflexions, des aphorismes. Elle qui travaille «comme une tapée» passe du Barreau à la couture, des grands auteurs à la nature. «Elle a des talents fous dans les domaines les plus variés», témoigne, éblouie, sa plus chère amie, l’avocate Doris Leuenberger. Anne Reiser se défend dans un dernier éclat de rire: «Que voulez-vous, c’est comme si j’étais un orgue: tous mes tuyaux ont besoin de chanter.»

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