La militante du langage pèse les mots de l’égalité

PortraitBalançant entre écriture et féminisme, la fondatrice de DécadréE s’est créé une voie sur mesure.

Valérie Vuille scrute la représentation du genre dans les médias. Avec la conviction que les mots ont un pouvoir concret d'influencer la réalité.

Valérie Vuille scrute la représentation du genre dans les médias. Avec la conviction que les mots ont un pouvoir concret d'influencer la réalité. Image: Florian Cella

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Ce week-end chez Valérie Vuille, il y avait strudel courge feta et polenta aux champignons. Le rituel est ancré chez le couple d’amateurs de bonne chère formé par la jeune femme et son compagnon, Ludovic: à la fin de la semaine, chacun prévoit deux recettes à tester. Attentive à son empreinte écologique autant qu’à la répartition des tâches, l’«équipe» se sépare le temps des courses, elle pour acheter en vrac, lui pour sélectionner des légumes chez le maraîcher. Le dimanche dans la spacieuse cuisine de son appartement genevois, le tandem se fait plaisir en préparant les menus de la semaine.

Cet extrait du quotidien en dit long sur la créatrice et directrice de DécadréE, institut de recherches et de formations et laboratoire d’idées sur l’égalité dans les médias. Les convictions sont fortes et vécues, avec un naturel aussi présent dans un discours parsemé d’éclats de rire impétueux et d’allusions épicuriennes: cette première bière qui n’a pas vraiment attendu l’âge légal pour être bue, le plaisir du petit noir à toute heure de la journée, la grande table de la salle à manger avec beaucoup de rallonges pour inviter plein d’amis. Et puis Margouline, la chatte: «Un point important dans ma vie!»

«J’ai appris à me préserver»

Chez Valérie, le besoin d’attribuer du sens aux choses n’est jamais loin: «L’animal de compagnie est un bon thème pour commencer une conversation avec un sujet qui ne fait pas débat. De temps en temps, ça fait du bien. Je ne m’arrête jamais d’entendre et de voir des inégalités, mais je m’épuiserais si je luttais sans arrêt. J’ai appris à me préserver et à être diplomate, à ne pas reprendre les gens systématiquement. Et puis, quand on aura des enfants, je me dis que le chat sera un bon moyen de leur apprendre le consentement. Margouline, on peut la caresser quand elle veut, mais quand elle n’a plus envie, elle le fait savoir.»

Si cette férue de jogging, de yoga et de fitness qui n’a pas encore 30 ans semble si bien dans ses baskets, c’est peut-être parce qu’elle s’est forgé un équilibre en unissant toutes ses facettes dans un métier sur mesure. Côté créativité, on reconnaît la bonne élève ascendant artiste, pratiquant danse classique, dessin, bijouterie et surtout théâtre, jusqu’à envisager de devenir comédienne professionnelle. Côté intellect, on retrouve la collégienne (gymnasienne) qui choisit l’option «débat» et s’aguerrit très tôt aux stratégies d’argumentation.

Dans une quête de soi impressionniste où les expériences forment un dessin cohérent par petites touches successives, quelques moments sont restés très nets. Exemple, sa première pige à «L’Auditoire», journal de l’Uni de Lausanne: «Ça a réveillé quelque chose en moi. Je me suis dit: «C’est ça que je veux faire!» Ou ce jour durant ses études où elle découvre les travaux de la philosophe américaine Judith Butler: «Elle parlait du pouvoir de la langue. Les mots, la manière dont on les prononce ont un impact direct sur le monde. J’ai encore l’image de moi en classe, découvrant ça: comme si j’étais face à une évidence jamais vue auparavant.»

«Des lunettes pour regarder le monde»

Deuxième de quatre enfants, Valérie a grandi dans une famille «assez égalitaire», sans que cela soit un sujet de discussion: «Ma mère avait sa carrière, mais elle travaillait à 50%. Mon père était à plein temps, mais quand il rentrait il ne se posait pas dans le canapé. Par contre il ne savait pas cuisiner. J’étais un peu dans cet entre-deux.» Bachelor et master en poche, celle qui commence à travailler dans le milieu associatif tout en faisant des piges dans des quotidiens imagine lancer un journal en ligne au cours d’une discussion avec son compagnon. «Le genre est partout, ce sont des lunettes que l’on met pour regarder le monde. L’idée était de faire un journal en prenant l’actualité et en mettant ces lunettes-là.» Valérie contacte des connaissances, DécadréE voit le jour.

L’écho dépasse toutes les attentes. Plutôt que les cent vues espérées timidement, le journal en fait 4000 après trois mois. Le chiffre a encore triplé aujourd’hui. Porté·e·s par cet élan, les participant·e·s au projet fondent une association. Exposition itinérante, événements, formations, veilles médiatiques, les étages de la fusée s’empilent, l’organisation décolle et se professionnalise, s’installe à Genève. Après une année, DécadréE décroche le Prix de l’égalité du Centre de liaison des associations féminines vaudoises pour «son travail novateur et fondamental autour d’un enjeu de taille: celui du regard porté sur le monde et sur l’actualité».

Le fruit d’une capacité d’analyse et d’une vision qui impressionnent: «Ce que je trouve génial chez Valérie, c’est que lorsqu’elle constate un problème, plutôt que de se dire comme tout le monde: «C’est comme ça, on va faire avec», elle essaie de trouver comment le régler, admire Julie Bianchin, rédactrice en chef du web-journal de DécadréE. Et jamais elle n’émettra une critique sans s’appuyer sur des faits et proposer une solution. C’est sa grande force.»

Méthodique, exigeante, Valérie concède l’être parfois à l’excès: «Sur mon bureau, j’ai tout l’attirail des outils de gestion et dans ma vie, dès que je commence quelque chose, j’établis une discipline: je ne mange de la viande que deux fois par semaine, je fais «zéro déchet» tous les lundis, je me fixe un quota de cinq habits «non éthiques» au maximum par année…» Cinéma, théâtre, conférences, TV, même ses loisirs, partagés en amoureux, ne l’éloignent jamais totalement de son sujet de prédilection. Heureusement, il reste la gastronomie pour se changer les idées. Ah, non, pas vraiment. On me souffle que Valérie et Ludovic cuisinent… en écoutant des podcasts féministes.

Créé: 16.11.2019, 12h33

Bio Express

1990
Naît le 5 décembre, à Fribourg. Elle grandit à Marly avec un frère, deux sœurs, une maman psychologue et un papa ingénieur informaticien.
2010
Passe son baccalauréat à Fribourg. Gagne l’Université de Lausanne, choisit français et cinéma.
2011
Première pige pour «L’Auditoire», le journal de l’Uni.
2013
Après le bachelor, s’accorde six mois pour apprendre l’allemand à Berlin.
Début 2014
Elle y rencontre son compagnon, Ludovic. Puis entame un cursus baptisé «cultural analysis» à Berne. La thématique «genre et religion» la passionne.
2016
Termine son master, rédige son mémoire en écriture inclusive. Création de DécadréE.
2017
L’association reçoit un prix de l’égalité vaudois.
2019
DécadréE s’installe dans ses premiers locaux et dégage son premier salaire. Après avoir travaillé à temps partiel en parallèle, Valérie s’apprête à vivre exclusivement de son association.

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