Tout le monde aime le président du Kremlin

PortraitTsar de la vie culturelle montheysanne mais aussi agent immobilier, Philippe Battaglia publie son premier roman.

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C’est lui-même qui l’écrit dans son CV et, comme il sait écrire, on le croit. En 37 ans qu’il traîne ses semelles sur cette planète, Philippe Battaglia a été «enfant turbulent, adolescent bordélique, étudiant peu assidu, punk de salon, cuisinier dans un institut psychiatrique, vide poubelle dans une banque, archiviste dans une abbaye, employé de commerce dans un hôpital, vidéaste amateur mais primé, président du Kremlin, programmateur pour un festival de films d’horreur, critique de cinéma, caissier dans un centre commercial, courtier en immeuble, bédéiste pour un magazine informatique, blogueur, écrivain». Il assure avoir jeté «en vrac» ces qualificatifs et autres faits d’armes véridiques, mais la parfaite symétrie de sa moustache ajoutée à la mise impeccable de son costume trois pièces rend suspecte l’idée de désordre chez ce boulimique de tout.

«Je préfère un bon amateur à un mauvais professionnel»

D’ailleurs, il est en avance au rendez-vous. Louche, pour un ancien «punk de salon» qui n’aimait rien moins que de choquer le bourgeois en arpentant les rues de Monthey dans une dégaine à scandaliser Sid Vicious. Depuis, les nécessités de la calvitie et une heureuse ressemblance avec Groucho Marx ont déplacé la crête du sommet de son crâne vers le milieu de son visage, sous le nez. Et les aléas de la vie ont porté le fan des Bérurier Noir dans le cénacle des écrivains publiés à L’Âge d’Homme, où son premier roman, «Personne n’aime Simon», vient de paraître. L’histoire bien menée d’un être haï de ses semblables, de foireuse société ésotérique, de vengeance et de sang dans la moiteur crapuleuse de La Nouvelle-Orléans.

C’est donc le littérateur qui est assis dans le lobby rococo du Kremlin, l’ancien cinéma montheysan que Battaglia et son équipe de Vilains Gamins ont transformé en centre artistique, en attendant une destruction redoutée. Recevoir les clés de son temple, même éphémère, pour y faire fructifier ses passions marginales, musicales et cinématographiques: une manière de consécration pour le touche-à-tout. «Je préfère un bon amateur à un mauvais professionnel», professe-t-il en résumé de sa carrière. On attendait un déconneur, au minimum un cynique, un personnage. Niet! Battaglia est sérieux dans son dilettantisme, appliqué dans son originalité, prévoyant dans son ménage, futur époux de sa plus ancienne meilleure copine. «On se connaît depuis l’âge de 3 ans.» Et les enfants? «C’est prévu», affirme-t-il sans frémir des bacchantes. Le gagne-pain aussi est bétonné: depuis douze ans, il travaille comme courtier en immeubles, a priori le métier le moins rock’n’roll du monde mais qui lui apporte une autre façon de s’engager envers sa ville. «Monthey vit une croissance immobilière dingue, en bien comme en mal. J’essaie d’encourager le bon côté de la chose.» Il n’exclut pas que servir des bières, tard au bar du Kremlin les soirs de week-end, lui ait acquis quelques clients, là où sa singularité en aurait échaudé d’autres. «Mes parents, en tout cas, étaient rassurés quand j’ai eu un vrai boulot.»

Piranhas et filles frivoles

Il aurait pu être cinéaste. Entre La Chaux-de-Fonds et Sierre, l’amoureux de Lloyd Kaufman («The Toxic Avenger» et autres joyaux de séries Z) a organisé des festivals de courts-métrages, qu’il réalisait notamment au sein de l’association Arkaos. Camarade de tournage, le Sierrois David Bonjour livre un portrait une fois encore très coloré de l’insaisissable. «Rencontrer Philippe Battaglia, c’est nourrir des piranhas pour réaliser un court politique sur la Palestine puis monter un décor en déchets de boucherie entouré de filles frivoles pour la cause d’un film d’horreur. C’est découvrir que le mauvais goût associé à l’amateurisme peut, parfois, donner quelque chose de beau, que l’humour désamorce toujours le sale.»

Il aurait pu être politicien, si bien arrimé dans son terreau chablaisien. «On m’a fait des propositions, mais je ne pourrais pas jouer le jeu. Je déteste l’incohérence. Comme quand des élus PDC nous tiennent des sermons sur la famille et font tout le contraire dans la vie.» Sur Facebook, ses (d) ébats au vitriol avec ses têtes de Turc, dont l’UDC valaisan Jérôme Desmeules, ont provoqué des étincelles. «Je n’aime pas en faire des affaires personnelles mais parfois la mauvaise foi me pousse à bout.» Et puis, Philippe Battaglia n’a pas besoin des honneurs politiques: il est déjà un religieux illuminé dans une partie de jeu de rôle entamée il y a 17 ans avec les quatre mêmes amis.

Un cercueil dans le salon

Il pourrait faire croque-mort, niveau look. Exposer dans son salon un cercueil, même rembourré d’un lamé léopard, laisse envisager une vocation. «C’est un pur élément de déco, promet-il. Quand j’habitais seul, il était posé à la verticale et servait d’armoire à DVD. En déménageant chez mon amie, on l’a couché sur le plancher et on y dépose des jeux de société.» Il avoue une période de fascination postadolescente pour le morbide, l’hermétisme et quelques exotiques colifichets vaudous qu’il garde en souvenir, tout comme son lobe d’oreille conserve l’encre désormais verdâtre d’un tatouage étoilé de ses années punk.

Sera-t-il écrivain? Il se réjouit de pouvoir défendre son roman dans de bonnes conditions, après avoir zoné dans le circuit de l’édition très indépendante, pour trois premières nouvelles sous pseudo et sous influences cinéphiles. «Mais pour en vivre en Suisse, sauf à s’appeler Joël Dicker, c’est pas simple. Et avec mon roman, c’est pas gagné.» Preuve qu’il est bon.


Vernissage du roman et concert à Monthey, Le Kremlin, ve 12 avril (dès 17 h). Entrée libre
www.lekremlin.ch

Créé: 11.04.2019, 08h56

Bio

1981
Naissance à Lausanne, le 4 août. «Un fait qui a surtout marqué mes parents.» Grandit à Monthey.
2000
Secrétaire général de la Fédération romande des sociétés d’étudiants suisses. «Je ne me l’explique pas encore aujourd’hui.»
2001
Objecteur de conscience.
2003
Programmateur aux Étranges Nuits du Cinéma, à La Chaux-de-Fonds.
2005
Membre de l’association Arkaos, à Sierre. Y produit de nombreux petits courts dont certains primés en festival ou diffusés sur la RTS.
2007
«Enfin un vrai métier»: courtier en immeubles.
2012
Publication du «Jour des cons» sous le pseudo Tadzul Lempke.
2012
Cofondateur du CinéPlic, «ciné-club éthylique».
2014
Toujours sous pseudo, publie «Sale pute».
2015
Cofondateur et président de l’association Les Vilains Gamins, qui gère la salle Le Kremlin, à Monthey.
2018
Chroniqueur pour l’émission Les barbouzes, sur Radio Chablais.
2019
Publie «Personne n’aime Simon», aux Éditions de L’Âge d’Homme.

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