La montagne et la vigne comblent une passionnée très nature

PortraitCaroline Frey - L’œnologue installée en Suisse gère trois domaines renommés en France, mais elle cultive elle-même sa vigne de petite arvine à Fully (VS).

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Il faut la suivre lorsqu’elle emprunte l’accès très raide à sa petite vigne sur les hauts de Fully (VS): Caroline Frey est grande, mince, sportive et elle crapahute avec aisance sur la pente. Mais elle est aimable aussi, proposant à la photographe de l’aider à porter son matériel. «J’ai fait les premières vendanges cette année avec des amis. Ils pensaient tous qu’un hélicoptère viendrait chercher les caissettes et ils ont été surpris quand il a fallu tout descendre à dos d’homme. Je ne sais pas encore combien reviendront l’an prochain…»

La Franco-Suisse gère trois domaines prestigieux en France, règne sur 267 hectares entre Médoc, Hermitage, Côte-Rôtie ou Aloxe-Corton. Qu’est-ce qui la pousse à venir elle-même travailler sa vigne dans les froids de l’hiver, à surgreffer de la petite arvine sur des ceps de chasselas, accrochée à la pente? «Ici, je peux faire mes essais et personne n’a rien à dire. C’est mon espace de liberté. Et puis j’aime la petite arvine que j’ai envie de travailler à ma façon, avec beaucoup de fraîcheur: je ne peux pas imaginer faire des blancs autrement.» Ici, elle se lâche: les vignes ne sont pas rognées, les lianes se rejoignent et sont attachées avec de la ficelle pour former des arcs. Le sol et la culture sont en biodynamie. Les effeuilles sont rares. «C’est vrai que mes voisins me regardent parfois avec stupeur. Mais j’ai mes raisons, limiter naturellement le rendement, enrichir les sols, apporter des nutriments aux raisins.» Les 500 bouteilles de son premier millésime d’assemblage chasselas-johannisberg se sont arrachées et même son père n’a pas obtenu toutes les bouteilles qu’il désirait.

Pas le poids du passé

Dans le fond, la fausse timide avance avec audace et ne craint rien davantage que les «on a toujours fait comme ça». Pour elle, il ne s’agit pas d’innover ou de choquer, mais d’essayer de suivre une idée puis de comparer le résultat avec ce qu’il y avait avant. Son ami Didier Joris, le vigneron éleveur star, l’affirme: «Caroline a beaucoup de chance. Elle n’a pas été élevée dans le milieu, donc elle n’a pas d’a priori. Elle travaille sur des beaux domaines très différents dans différentes régions viticoles. Et elle a une ouverture d’esprit exceptionnelle comme peu de vignerons l’ont.» Entre la star bourrue de Chamoson et l’esprit libre de la Champenoise, le courant a vite passé. Et le respect est mutuel malgré leur première rencontre où Joris avait oublié le rendez-vous avec Caroline Frey, arrivant avec son équipe viticole pour visiter des caves des «Côtes-du-Rhône supérieur».

Sportive de haut niveau

Il en faut davantage pour désarçonner l’ancienne cavalière de compétition qui a passé son adolescence à franchir des barres avec l’équipe de France juniors. Fille d’une famille fortunée (son père Jean-Jacques a prospéré dans l’immobilier commercial), elle n’a pourtant pas connu une jeunesse dorée. «Mon père nous a élevées, mes deux sœurs et moi, à la dure. Il ne militait pas pour qu’on aille à l’école, au grand désespoir de ma mère. Mais il était hors de question qu’on reste traîner sur un canapé, il fallait faire quelque chose.» C’est là aussi que la petite Caroline découvre sa deuxième passion après le cheval: la montagne. Aujourd’hui, elle y court («quand je le fais en plaine, je m’ennuie») ou elle y chausse ses skis de randonnée. Pas mal pour une fille née à Reims et au grand-père bâlois.

À l’âge adulte, elle se rend compte que le cheval, «c’est une passion, pas un métier». La fille très nature se cherche un avenir en extérieur: herboriste? Œnologue? Ce sera la deuxième solution. «J’avais enfin découvert le plaisir d’apprendre, j’ai beaucoup bossé et j’ai réussi ensuite à entrer à l’Université de Bordeaux.» C’est là qu’elle rencontre son mentor, Denis Dubourdieu, le «pape des blancs», chez qui elle va travailler ensuite (il est décédé l’an dernier). Papa, entre-temps, a acheté le Château La Lagune et Dubourdieu l’appelle pour lui dire: «Caroline est prête.» Elle arrive donc dans le Médoc, fille du patron, jeune, femme. «Mon père n’avait prévenu personne et c’est bien ainsi. Je me suis trouvé un petit bureau au fond du couloir et j’ai pris le temps de convaincre.»

La jeune femme a des idées bien arrêtées, une conviction qui la porte et qui éclaire ses grands yeux verts, un sourire qui désarme et des connaissances qui rassurent. Même si Bordeaux, avec son climat océanique, n’est pas le lieu idéal pour cultiver en bio, elle convertit les 130 hectares du château, en douceur, d’abord en adoptant la norme ISO 14 001 puis jusqu’à la biodynamie. Face à la déferlante du merlot flatteur, elle défend le cabernet, élégant, droit, direct comme elle. Deux ans plus tard, le Domaine Paul Jaboulet Aîné, un des plus prestigieux des Côtes-du-Rhône, tombe dans l’escarcelle familiale et dans celle de la jeune femme, qui convertit aussi au bio toutes les vignes, jusqu’à l’Hermitage La Chapelle, le fleuron de la région. Rebelote dix ans plus tard en Bourgogne, où les Frey acquièrent le Château Corton C.

«Bien sûr, mon style est à contre-courant des vins flatteurs et fruités. Je suis convaincue qu’il faut améliorer les sols pour améliorer les raisins et faire le moins possible à la cave.» Les faits et le résultat de ses expériences lui donnent raison puisque les vins de la famille Frey se vendent très bien, pour moitié dans leur pays et jamais dans la grande distribution. Toujours en mouvement entre ses quatre vignobles et Lutry, où elle habite, la jeune femme consacre beaucoup de temps à sa fille, «presque ma meilleure copine». La vigne de Fully, c’est aussi pour elle, pour qu’elle y hume le métier de vigneron et que, peut-être, elle tombe à son tour dans la marmite. Le prochain défi de Caroline s’appelle cornalin et pourrait se construire à Sierre. Le lieu de départ d’une course alpine que la gazelle rêve de courir. (24 heures)

Créé: 07.12.2017, 08h14

En quelques dates

1978 Naît le 14 mars à Reims. La native des Poissons est l’aînée de trois filles.
1999 Arrête l’équitation, où elle faisait partie de l’équipe de France juniors puis du cadre B.
2001 Après avoir passé son bac par correspondance, et passé son DEUG de chimie organique, elle est acceptée à la Faculté d’œnologie de Bordeaux.
2002 Sort major de sa promotion. Part travailler chez Denis Dubourdieu.
2004 Son père lui remet les clés du Château La Lagune, 3e Grand Cru Classé de Médoc.
2006 Elle dirige Paul Jaboulet Aîné en Côtes-du-Rhône, qu’a racheté son père.
2011 Naissance d’Élise, sa fille.
2015 Ajoute Le Château Corton C. (Bourgogne) à ses vignobles.
2016 Achète 1200 m2 de vignes sur les hauts de Fully.

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