Le Nobel mène à tout à condition d’en sortir

RencontreDeux ans après sa consécration, Jacques Dubochet raconte sa mue forcée en superstar dans «Citoyen Nobel» et son coming out rédempteur.

Image: PATRICK MARTIN

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Le documentaire «Citoyen Nobel» ne donne pas dans l’hagiographie «Saint Jacques Dubochet venu sauver le monde». Sous le charme du malicieux Tournesol de Morges se devinent des orages intimes, voire planétaires, des failles même. Ses propres enfants lui remontent parfois les bretelles, soucieux de ne pas le voir virer monstre sacré boursouflé d’égotisme.

«Le surlendemain de l’annonce du Nobel, j’ai été proprement convoqué par eux dans un bistrot», sourit-il. Dubochet, c’est tout un système solaire. «Le réalisateur Stéphane Goël montre quand même une personnalité riche et intéressante», tempère l’intéressé, désarmant. «Et puis moi, je m’inquiétais de ce que j’allais raconter à toutes ces caméras du monde à Stockholm! Je n’allais pas seulement leur parler d’eau froide (ndlr: et comme tout le monde, de sa découverte, la vitrification moléculaire)! »

À peine «recadré dans le cirque classique qui va avec le Nobel», le savant ironise: «Puis les événements sont arrivés. Soudain, cette secouée historique sur le monde, la lutte des jeunes pour la planète. Et moi, j’avais cette tribune formidable.»

Le Nobel vous a fait faire votre «coming out», c’est-à-dire?
Très pertinente, cette formule que j’ai empruntée. Je vous explique. Dès 1972, le rapport Meadows («Halte à la croissance»), au Club de Rome, annonce ce qui se passe aujourd’hui et nous voit dans le mur en 2050. Mais les gens persistent alors à ne pas vouloir prendre en compte la situation écologique. Moi aussi d’ailleurs! Bien sûr, j’étais citoyen, mais un citoyen engagé en douceur. La grosse différence désormais, c’est ce coming out. Avec cette gamine, une écolière de 15 ans, Greta Thunberg, qui se fâche. Je la considère comme une figure aussi historique que Gandhi ou Nelson Mandela.

Pour l’heure, adulée ou haïe, selon le balancier de la gloire. Avez-vous connu ça aussi?
Très vite, j’ai su qu’il faudrait gérer cette chose impressionnante. Jusque-là, j’avais la science, là j’allais dans l’action sociale et politique. Deux domaines qui suffisent à remplir chacun une vie confluaient, renforcés par cette prise de conscience planétaire… Je me suis senti porté par ces jeunes. Du coup, le film s’est trouvé modifié, moins anglé sur mon passé. La célébrité vous affecte, forcément.

Et Greta, qu’est-ce qu’elle en prend!
Ah, oui. C’est une grosse affaire… Justement, ma femme me disait combien j’étais chanceux d’avoir eu le Nobel après dix ans de retraite. Et même moi, je n’ai pas été assez habile à rejeter plus de sollicitations. Pour le film, j’ai un programme de rock-star!

La notoriété agit-elle comme révélateur?
Nous marchons sur deux jambes, l’une, c'est ma peau, le moi, et l’autre, c’est la société. Arrive ce prix et l’équilibre explose! Phénomène schématique, réducteur, fracassant, massif et majeur qui fausse les rapports. Tout à coup, je suis génial! Je peux compter sur une main les amis qui me parlent encore comme avant. Je détecte tout de suite chez les autres une distance, respectueuse ou pas, qui m’éneeeeeeerve!

Le docu dévoile un autre Dubochet, la psychanalyse de 1970 à 1976. Pourquoi?
Pas juste pour voir, à l’évidence. Faire une psychanalyse, cela répond forcément à une forme de «mal adaptation». Jeune adulte, je me trouvais socialement pas doué, même si mes camarades d’école ne voyaient rien. Mais cela semble très banal. Tous les petits enfants ont peur de perdre leur maman, non?

Accordez-moi que tous les cancres dyslexiques ne deviennent pas Prix Nobel.
Ne caricaturons pas. La psychanalyse est venue par besoin de comprendre, comme toujours chez moi. Je me trouvais dans une situation où je ne me sentais pas adéquat. J’avais de la peine avec les filles, etc. Et la thérapie a été un grand succès qui s’est révélé sur la longueur. Même si je reste persuadé que de nos jours, Freud, et son baratin psychanalytique, serait poursuivi pour tricherie. Qu’importe. Le fait de travailler durablement sur soi, c’est bien.

Se connaître, pour s’aimer, du moins s’apprivoiser?
Ça, ça vient après. Le philosophe Spinoza disait: il faut comprendre pour être libre. Très belle pensée. Celui qui dans la vie a une vision large de l’événement est plus libre de choisir comment l’appréhender. Ça vous donne la possibilité d’être plus sage, bien plus que celui qui n’a rien vu.

Le mystère divin ne vous intéresse pas, dites-vous.
Il s’agissait de verbaliser la chose philosophiquement. Il a toujours été essentiel pour moi, scientifique, de me situer. Et moi, j’ai pris la nature pour maître.

Plus Charles Darwin que Dieu le Père?
Absolument. Mais attention… Darwin pense que la vie évolue sans fin ni but: selon lui, tout s’expérimente au hasard, subsiste ce qui fonctionne, le reste fout le camp. Arrive l’homme capable de penser l’avenir. Ce savoir, au-delà d’un bon Dieu, d’un karma, que sais-je, implique une responsabilité personnelle totale. Je l’ai pressentie dès l’adolescence.

Le chercheur gère-t-il cette responsabilité?
Tout un débat! J’entends parfois: «Fais ton boulot dans ton labo et tais-toi.» Qu’est-ce qu’il faut être bête pour dire un truc pareil! Surtout dans notre société qui valorise l’appartenance à une démocratie où chacun peut prendre position sur n’importe quoi. Sur des problèmes économiques, éthiques, etc. d’une extraordinaire complexité, l’avis de l’ignorant et celui de l’expert pèseraient le même poids?

Climatosceptiques et collapsologues ne prêchent-ils pas avec le même excès?
Non, très différent. Les climatosceptiques et autres «Terre-platistes» nient la réalité des faits scientifiques, courbes statistiques, etc. Les collapsologues, eux, n’envisagent que notre destruction face à l’énormité des chiffres. L’analyse leur donne tort, nous pouvons nous en sortir. Et ma conviction, c’est que c’est facile, nom de d…!

Créé: 22.02.2020, 16h53

Histoires d’eau

Un rêve tombé à l’eau «Dommage… J’ai de très beaux rêves, je pourrais vous les raconter bien que cela soit prévisible. À y réfléchir, les rêves ne tombent jamais à l’eau.»

Bec dans l’eau «Ça m’arrive, face à des gens avec qui je voudrais m’entendre et… ça ne marche pas. Un exemple: je suis opposé au développement de la 5G, course ridicule à la consommation. Par contre, du fait de mon expérience scientifique, je n’ai pas cette terreur des ondes. Eh bien, c’était une position insupportable pour un des pontes de la lutte contre la 5G.»

L’eau à la bouche «La perspective d’aller à la montagne par beau temps, avec un bouquin. La revue «Nature» par exemple, ou un essai sur le climat.»

De l’eau dans son vin «J’aimerais, et avec quiconque, être capable de l’entendre et de ce fait pouvoir prendre un peu de ce qu’il pense. Mais je ne suis pas très bon à ce jeu. Je ne cherche pas à trouver une voie médiane, mais déjà à écouter l’autre. C’est une lutte que j’essaie de mener.»

Compte dessus et bois de l’eau fraîche «Je n’utilise pas cette expression. C’est comme pisser dans un violon, non? Plutôt «Cours toujours», comme quand j’essaie de faire passer une idée au Conseil communal de Morges. Et je bois de l’eau fraîche.»

Suer sang et eau«Je suis assez sévère avec moi, j’aime le gros effort. Je déteste me battre avec les gens, mais j’adore lutter avec la montagne, le Mont-Blanc là, devant nous. Bon, tenant compte de ma nature de «Mensch», j’ai eu une vie très facile, pas un chemin de douleur. Ce fut harmonieux.»

L’eau d’ici ou l’au-delà «Voyez, à la fin du film, je prends mon vélo et je pars. Où? Je crois au juste équilibre des 4 S: «self, social, science, service». Et S comme sexe, mais non. Après cet accident du Nobel, je travaille à retrouver l’équilibre. Ah, ah!... J’ai donné mon corps à l’Institut d’anatomie. J’ai appris que pour les étudiants, le crâne est coupé en deux et, pour ne pas gâter la scie, les dents sont d’abord enlevées. Alors, l’au-delà? L’eau peut couler!»

En dates

1942 Naît à Aigle, «de parents optimistes», dit-il. Premier dyslexique officiel du canton de Vaud à 13 ans.

1970-1976 Psychanalyse. Premières manifs écolos avec Christine, la femme de sa vie, ergothérapeuthe et artiste, avec qui il aura deux enfants.

1978 Biologie moléculaire à Heidelberg (Allemagne).

1980 Découverte de la vitrification de l’eau à l’éthane (cryomicroscopie).

1987 Prof à l’Université de Lausanne; président de la section biologie en 1998. Retraite en 2007.

2011 Conseiller communal de la ville de Morges.

2015 Défile en «Grands-parents pour le climat».

2017 Prix Nobel de chimie avec ses collègues Richard Henderson et Joachim Frank.

2019 Devient grand-père de Neal.

2020 «Citoyen Nobel», en présence de Jacques Dubochet et du réalisateur Stéphane Goël, avant-première à la Cinémathèque suisse, Lausanne, je 27, 20h30. En tournée à Morges (28), Nyon (1er mars), Yverdon (2), Vevey (6), etc.

www.dreampixies.ch/film/citoyen-nobel

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