Nourri dès l'enfance au théâtre et au bel canto

PortraitDe l’opéra à la tragédie, le chemin du comédien et metteur en scène Cédric Dorier passe par la vibration du sens et des sens. L’évidence avec «Frères ennemis»

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Le théâtre est son jardin, au propre comme au figuré. Originaire de Mézières, le comédien et metteur en scène Cédric Dorier a grandi dans l’ombre inspirante de la Grange Sublime. «J’habitais juste à côté. À chaque spectacle, ma famille s’engageait dans les productions, notamment dans les chœurs. Mon arrière-grand-mère y a été costumière, mon grand-père s’occupait de l’électricité et ma mère y était figurante.»

Cédric Dorier a 6 ans quand il voit La nique à Satan, son premier spectacle très coloré avec plein d’enfants qu’il envie. Quelques années plus tard, la découverte de l’opéra avec Le couronnement de Poppée de Monteverdi, mis en scène par Patrice Caurier et Moshe Leiser, est un vrai choc artistique. «Deux arts, la musique et le théâtre, qui s’unissent pour révéler une œuvre, raconter une histoire. Je me suis promis que j’allais l’expérimenter.» Totalement subjugué, le garçonnet de 10 ans saute du balcon de la maison de ses grands-parents où il habite avec sa mère pour rejoindre le théâtre. «Je connaissais le portier qui me laissait m’asseoir sur un strapontin. C’était un tel émerveillement que je crois que j’ai vu toutes les représentations.» Les deux metteurs en scène qui travaillent beaucoup à l’Opéra de Lausanne deviendront ses maîtres, puis ses amis. «Je leur ai écrit jusqu’à ce qu’ils acceptent de me prendre comme assistant. Avec Patrice et Moshe, j’ai appris l’exigence. Je suis toujours épaté par la qualité de leurs travaux.»

L’opéra ne le quitte plus. Il demande à sa grand-mère qui a été aux arènes de Vérone de lui raconter ce qu’elle y a vécu et lui réclame pour son anniversaire des coffrets des œuvres de Verdi, Rossini ou Mozart. «Cela me faisait rêver. Il n’y avait pas encore Internet, alors je regardais les photos en écoutant la musique. Tout mon imaginaire se mettait en branle.» Un imaginaire que Cédric Dorier met au service de ses premières mises en scène. À 13 ans, son enthousiasme effervescent contamine ses camarades de classe à Mézières. Il les embauche l’été pour monter des spectacles. «C’était toujours des tragédies. Je puisais mon inspiration dans les livrets d’opéra. Œdipe roi, Poppée, Don Giovanni ou Hamlet. Je louais les costumes au Théâtre du Jorat. Nous formions une vraie famille. On travaillait tout l’été dans la cave de mes grands-parents et on présentait le spectacle pendant une semaine à l’issue des vacances.»

Comprendre son frère humain

Des familles de cœur, Cédric Dorier en constitue à chaque création. Lui qui est orphelin de père et fils unique, cherche toujours à créer le lien. «Je suis sensible à l’autre. Mon frère humain. Ce qui m’intéresse à travers le théâtre, c’est de le comprendre et de comprendre ce qui nous anime. La vraie question est: comment vivre ensemble?» La complexité de l’altérité, une thématique qu’il traite dans son prochain spectacle Un si gentil garçon, qui plonge dans le destin de cinq trentenaires, deux femmes et trois hommes, dont la jeunesse a été bouleversée par des crimes sexuels perpétrés sous l’emprise de la drogue et de l’alcool. Brûlant d’actualité! L’autre, il le retrouve aussi avec Frères ennemis (La Thébaïde-1664) de Jean Racine, dont la modernité reste stupéfiante. «Je pense à cette pièce depuis vingt ans. Je l’ai vue à la Comédie-Française en 1995 et je m’étais promis de la monter. Pour moi qui me sens euphorique à chaque nouveau projet, qui suis toujours pressé de les concrétiser, ce métier m’a appris la patience et la persévérance.»

Le regard illuminé par la passion, Cédric Dorier ne se lasse pas de chercher de nouveaux projets à travers ses lectures. Le prochain, encore secret, se dessine déjà, et c’est à nouveau le vivre ensemble qu’il va questionner. «J’aime faire surgir à travers chaque personnage l’infinie diversité de la nature humaine. Chercher, en racontant une histoire, à révéler le sens profond. Explorer les textes en misant sur les rythmes de la langue et des mots comme source majeure du jaillissement de l’émotion…» Une envie de faire du théâtre comme une réponse à Patrice Caurier et Moshe Leiser pour qui le sens même du lyrique est de porter le mot, pas la musique. Un art de la rythmique que le comédien et metteur en scène lausannois trouve essentielle. «Je lis un texte comme une partition et je dirige les acteurs avec des indications telles que savoir où placer un soupir, laisser un silence, se lever. Faire vibrer les cordes des émotions grâce au travail de la parole et du corps. Le défi de la mise en scène est de trouver cet équilibre subtil.»

Amateur de danse, il aime l’énergie de chorégraphes comme l’Israélien Hofesh Shechter et organise les déplacements de ses acteurs comme autant d’adages chorégraphiques. «J’ai toujours aimé bouger. J’ai d’ailleurs fait de la danse quand j’étais petit, mais je n’ai aucune frustration car j’utilise ce rapport étroit au corps pour mes interprétations et mes mises en scène.» Avec sa compagnie, Les Célébrants – un nom qu’il a choisi parce que pour lui, le théâtre est un acte sacré, mais aussi une fête, une célébration de la vie –, Cédric Dorier a la volonté de croire que les mots peuvent faire la différence et qu’ils peuvent amener de la lumière dans l’obscurité. «Ainsi ceux de Racine. Je veux espérer comme lui que la ruine ultime provoquera chez tous et chacun la déflagration salvatrice et porteuse d’espoir.» (24 heures)

Créé: 16.01.2018, 08h58

Bio

1976 Naît le 6 octobre à Lausanne.

1993 Entre à l’École de théâtre Gérard Diggelmann.

1994 Assiste à Hamlet (m.e.s. G. Lavaudant) à la Comédie-Française.

1995 Voit Frères ennemis de Jean Racine (m.e.s. Y. Kokkos) à la Comédie-Française. Décide de le monter un jour.

1998 Après deux ans en lettres à l’université, entre au Conservatoire d’art dramatique de Lausanne.

2001 Rencontre et collabore avec Patrice Caurier et Moshe Leiser.

2003 Rencontre et collabore avec Denis Lavalou à Montréal.

2005 Crée la Cie Les Célébrants avec Laure Hirsig, Delphine Corthésy et Grégoire Peter.

2015 Crée Frères ennemis au Théâtre Oriental à Vevey.

2018 Reprend Frères ennemis au TKM à Renens. En mars, il jouera et co-mettra en scène avec Denis Lavalou Un si gentil garçon, d’après le roman de Javier Gutiérrez.

Frères ennemi

TKM, Renens, 16 au 28 janvier, puis tournée en Suisse romande. Un si gentil garçon, Grange de Dorigny, 28 au 30 mars.

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