Oreille et voix des migrants, Mussie Zerai est malmené

PortraitCe religieux porte secours aux exilés en Méditerranée et ailleurs. Il est aujourd'hui sous enquête en Italie

Mussie Zerai vit entre l'Italie et la Suisse, où il travaille auprès des catholiques originaires d'Erythrée et d'Ethiopie.

Mussie Zerai vit entre l'Italie et la Suisse, où il travaille auprès des catholiques originaires d'Erythrée et d'Ethiopie. Image: Jean-Paul Guinnard

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La foi et la migration. Si Mussie Zerai devait être résumé, ce serait avec ces deux termes. Ce prêtre de 42 ans travaille auprès des catholiques d’Erythrée et d’Ethiopie installés en Suisse. Il est aussi connu dans le monde entier. Et plus encore que lui, son numéro de téléphone, que ses compatriotes en exil peuvent composer en cas d’urgence. Avec le temps, il s’est fait connaître comme leur défenseur, leur ange gardien. Et leur porte-parole.

La sonnerie de son téléphone a retenti des centaines de fois. Des appels à l’aide sont même venus d’Indonésie! Tout a commencé en 2003, lorsque son numéro a été donné à des exilés en Libye. Ces chiffres ont circulé, ont été inscrits sur des murs… Mussie Zerai s’est surtout fait un nom en volant au secours des migrants en difficulté en Méditerranée. Souvent, les coups de fil lui parviennent en pleine nuit, avec leur lot de cris, de peurs et d’histoires terribles. Il essaie alors de calmer ses interlocuteurs et de connaître leur emplacement pour le transmettre à ceux qui pourront intervenir. Il a ainsi sauvé des milliers de vies.

Cet engagement lui a valu d’être candidat au Prix Nobel de la paix en 2015. Mais aujourd’hui en Italie, on se demande s’il n’a pas franchi la ligne rouge. Le Ministère public de Trapani a ouvert une enquête contre lui: il est soupçonné de favoriser l’immigration clandestine, en servant d’intermédiaire entre des migrants et des membres d’ONG actives en Méditerranée.

«Criminalisation de la solidarité»

Mussie Zerai assure qu’il n’a rien à se reprocher et a toujours informé les gardes-côtes de la présence d’embarcations. «Nous assistons à une criminalisation de la solidarité envers ceux qui risquent leur vie. Que devrions-nous faire? Faire semblant de ne pas les entendre?» Une fois encore, il devient un symbole. «Les Etats européens ne reculent devant rien pour fermer leurs frontières. Y compris en neutralisant la société civile, réagit le chercheur et défenseur des migrants Charles Heller. En Italie, ces attaques sont d’une violence assez inouïe et la criminalisation du Père Zerai a suscité un énorme mouvement de solidarité.»

Désormais, le prêtre reçoit moins d’appels de Méditerranée, mais plus de la terre ferme. Les arrivées en Italie ont drastiquement chuté depuis qu’un accord a été signé avec la Libye. «Des gens y sont détenus dans des situations désespérées», plaide Mussie Zerai qui continue de leur répondre au téléphone. «Je les écoute, j’essaie de donner des paroles d’espoir puis de contacter des personnes sur place pour voir si quelque chose peut être fait. C’est difficile, il y a tellement de milices dans ce pays… On ne sait plus qui commande.»

La migration, c’est aussi son histoire. Mussie a été élevé par sa grand-mère à Asmara, la capitale de l’Erythrée. «J’ai grandi pendant la guerre d’indépendance, sous un régime qui utilisait la terreur pour contrôler la population.» Il décrit un monde de méfiance même à l’école, raconte ce soldat qui a tiré dans sa direction parce qu’il était sorti pendant le couvre-feu… Sans oublier la difficulté de se déplacer, surtout pour les garçons: leurs familles craignaient que, s’ils étaient repérés à un contrôle, ils ne soient envoyés au front. Enfermé dans sa ville, le garçon ne trouvait du répit qu’au sein de la paroisse catholique, «une famille élargie».

De mineur non accompagné à prêtre

En 1991, l’Erythrée obtient son indépendance. Le peuple est euphorique… Et Mussie Zerai sort d’Asmara. Malgré les mines et les cadavres de militaires, il marche plus de 80 kilomètres «pour expérimenter la liberté». Mais ses rêves vont plus loin, vers cette Italie à laquelle son pays a été lié et où vit son père. Après moult démarches, il s’envole pour Rome à l’âge de 17 ans, avec 100 000 lires en poche. Son père n’y est plus. Il est accueilli par des cisterciens, puis des jésuites. Comme mineur non accompagné, il obtient le droit de rester, travaille notamment dans un magasin de fruits et termine sa scolarité. «Quand tu es dans une telle situation, tu mûris par la force des choses.»

La religion ne le quitte pas. Engagé bénévolement auprès des migrants, il sert notamment de traducteur à un jésuite qui aide des jeunes comme lui. Un jour, une Ethiopienne lui dit n’avoir pas seulement besoin de soutien matériel, mais aussi spirituel. La graine est semée: en l’an 2000, après deux ans de réflexion, il décide de devenir prêtre. «J’ai choisi de tout donner à Dieu, mais de le faire pour les migrants.» Il rejoint les Frères scalabriniens, un ordre qui accompagne les exilés, et se voit confier en 2011 la communauté des quelque 3500 catholiques érythréens et éthiopiens de Suisse. Son credo? «Je ne peux pas m’intéresser uniquement à l’âme. Si le corps souffre à cause d’un problème matériel, je dois m’en occuper.»

L’enfant qui rêvait de sortir d’Asmara passe son temps dans les trains et célèbre jusqu’à quatre messes par week-end aux quatre coins de la Suisse. Sans oublier les allers-retours vers Rome, ni les voyages à l’étranger où il donne notamment des conférences. A son arrivée en Suisse, il avait décidé de garder son lundi de congé. Cela a fonctionné quelques mois. Au moins pour la mi-journée. Sa communauté? Elle cherche à s’intégrer en Suisse «mais rencontre des difficultés». Certains estiment que la situation n’est pas si dangereuse dans son pays d’origine? Il rétorque: «Des gens disparaissent, sans qu’on sache s’ils sont vivants ou morts. Est-ce qu’on l’accepterait ici? Pourquoi ne devrait-on pas reconnaître aux Erythréens et aux Africains en général les mêmes droits et les mêmes libertés qu’aux autres êtres humains?»

Charles Heller décrit un homme calme, fort, chaleureux, «qui prend énormément sur ses épaules». Sa posture lui permet aussi de «donner une voix à ceux qui n’en ont pas», pour reprendre ses termes. Avec son organisation Habeshia, fondée en 2006 à Rome, Mussie Zerai dénonce inlassablement la situation. Y compris auprès des autorités, «pour que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas». Un prêtre, précise-t-il, connaît tous les sentiments humains. Là, on sent l’envie de crier son indignation. En homme engagé, il conclut: «Près d’un million de personnes seraient bloquées en Libye, en proie à la violence. L’Europe se préoccupe uniquement de fermer ses portes, sans se soucier de ceux qui ont fui leur pays à cause de la guerre ou de la faim! Ces gens existent et continuent de mourir! La priorité devrait être la dignité des personnes, la défense de leurs droits. Mais on ne parle que d’économie et du PIB qui monte ou qui descend.» (24 heures)

Créé: 13.09.2017, 07h34

Biographie

1975 Naissance à Asmara. A 6 ans, il perd sa mère. Son père, ingénieur, est arrêté puis fuit à l’étranger. Mussie est élevé par sa grand-mère.

1992Arrivée en Italie. Il sert de traducteur à un prêtre engagé auprès de jeunes migrants.

2000 Il décide d’entrer au séminaire.

2003 Son numéro est inscrit sur le mur d’une prison et commence à circuler parmi les migrants.

2006 Il fonde en Italie l’association Habeshia (sangs mêlés) qui défend les droits des réfugiés
et les soutient.

2007 Son passeport érythréen lui est enlevé.

2010 Il est ordonné prêtre, après dix ans d’études de philosophie et de théologie. Il est Frère scalabrinien, un ordre qui accompagne les migrants.

2011 Il est envoyé en Suisse, comme prêtre pour
les communautés érythréenne et éthiopienne. Il partage désormais son temps entre Rome et Olten.

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