Le papa poule bien rangé se lâche à travers l’écriture

Portrait En trois romans, dont un tout frais, l’auteur prilléran Philippe Lamon tire le portrait acidulé des gens d’ici.

Image: Florian Cella

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«Il faut écrire des choses très folles en ayant une vie très rangée.» Cette citation de Gustave Flaubert, Philippe Lamon la prend à son compte, avec aplomb et un sourire de jeune quadra heureux. Assis dans le salon de sa maison mitoyenne, dans un joli quartier de Prilly, il ne perd pas une miette des cris d’enfants qui viennent de l’étage. Ce jour-là, Hélène, 5ans, et Marc, 3ans, sont aux bons soins de sa belle-mère. En retournant la formule, il pourrait dire qu’une vie rangée est l’inspiration idéale pour des récits teintés de folie. En témoigne son dernier roman, le troisième qu’il publie en six ans. «Le casting», chronique la vie de jeunes parents, à travers des personnages dont on dira qu’il n’y en a pas un pour rattraper l’autre.

En résumé, deux couples d’amis lausannois inscrivent leur bébé respectif à un concours de beauté. C’est un peu beauf, mais inoffensif, se disent-ils. Erreur. La compétition pour désigner le plus mignon rejeton va partir en vrille. «J’étais à la Foire du Valais il y a deux ans, et il y avait un casting de ce genre en train de se faire, là, entre deux stands de raclette. Je me suis demandé ce qu’il y avait derrière les sourires.» C’est un peu comme ça que Philippe Lamon glane ses idées. Son premier roman, «Comment j’ai vengé ma ville», est né d’un article de presse qui désignait Le Locle comme le pire endroit où vivre en Suisse. Sous sa plume, la cité jurassienne s’est muée en celle, imaginaire, de La Rotte, qu’un jeune trentenaire en plein spleen se met en tête de défendre bec et ongles.

Philippe Lamon n’est pas de ces écrivains qui ont tout sacrifié à leur art. Le jour, il est employé au service académique de l’EPFL, un travail où il oriente les étudiants dans la jungle des démarches administratives et des programmes d’études. Le jour encore, il partage son rôle de parent avec sa femme, qui travaille à temps partiel, comme lui.

«J’en fais même un tout petit peu plus, glisse-t-il. Elle est cadre dans l’administration vaudoise.» Le soir, en revanche, il écrit. «Je ne veux pas perdre une minute de temps passé avec mes enfants.» L’écriture, assure-t-il, lui permet de se démultiplier et de vivre plus d’une vie, celle de papa, d’auteur et d’employé. «Le bouillonnement de l’écriture est si intense que je ne suis pas sûr que je pourrais faire un travail plus créatif à côté.» Comme dirait Flaubert au XXIe siècle.

Remise en question

S’il paraît serein aujourd’hui, il ne cache pas que ses débuts d’écrivain remontent à une remise en question, à l’aube de la trentaine. «Je me suis demandé ce que j’accomplissais.» Il avait déjà écrit quelques textes quand une de ses nouvelles remporte un concours organisé par le magazine «Femina». À la clé, une nuit au Lausanne Palace.

«Tu devrais continuer», lui glisse sa femme. Pour «Comment j’ai vengé ma ville», il lâche les chevaux au point de s’étonner lui-même. «Aux deux tiers de l’écriture, je me suis dit que c’était fou, que personne ne voudrait m’éditer.» Sa rencontre avec Michaël Perruchoud, des Éditions Cousu Mouche, le détrompe. «Il m’a dit: «C’est très bien, mais tu fléchis à un moment. Il faut reprendre ça.»

«Le bouillonnement de l’écriture est si intense que je ne suis pas sûr que je pourrais faire un travail plus créatif à côté»

L’éditeur relève les qualités de portraitiste de son auteur, dont il a accompagné chacun des trois livres. «Il sait comment faire rire en grattant où ça fait mal. Mais il n’y a pas de mépris chez lui. Ses personnages peuvent être crétins, on finit par les aimer.» Dans l’imaginaire de Philippe Lamon, les cadres imbus d’eux-mêmes côtoient les filles complexées, les stars sur le retour et les écrivains ratés. Faut-il croire que ça le travaille de n’avoir pas tout donné à la littérature? Pas vraiment. Il assume d’avoir choisi des études en sciences politiques plutôt qu’en lettres. La montée des partis d’extrême droite est le sujet de son mémoire de fin d’études et il a prêté sa plume aux discours de Micheline Calmy-Rey, à l’époque où elle siégeait au Conseil fédéral. Il conclut le récit de ces années en disant: «J’avais besoin de me déployer. C’est sorti à travers l’écriture.»

Psychologie féminine

Il revient sur une enfance où l’imaginaire bouillonnait déjà, mais en sourdine. Avant de s’installer du côté de Lausanne, il a passé vingt ans à Sion dans une maisonnée peuplée de quatre sœurs. Avec l’une d’elles, sa jumelle, il partageait un univers et même un langage parallèles. «Toutes ont un caractère fort. Il fallait exister.» Pour inventer des personnages, ça peut malgré tout servir. «J’en connais un peu sur la psychologie féminine», sourit-il. Et, s’il évoque ses sœurs avec une affection manifeste, son dernier livre ne manque pas de brocarder les petitesses des femmes, comme celles des hommes, à parfaite égalité.

En parlant d’égalité, les livres qui s’amusent des pères aux prises avec les couches, le vomi et les pleurs restent rares. «Ça me surprend de la part des auteurs hommes, car c’est éminemment romanesque.» Et potentiellement drôle, pour un auteur qui défend une littérature romande où la comédie aurait davantage sa place. «J’ai été biberonné aux satiristes anglais comme Tom Sharpe ou Nick Hornby, des auteurs qui abordent des thèmes assez graves puis qui basculent d’un coup dans l’humour.»

«Philippe Lamon est quelqu’un de paisible et heureux.» Michaël Perruchoud n’est pas le seul à avoir cette impression. Reste que les personnages de l’écrivain le sont beaucoup moins. Qu’y a-t-il de lui dans chacun d’eux? «Pas tant de choses que ça.» Tout juste glisse-t-il que, d’expérience, il sait que tout ne va pas de soi dans un couple et que son petit dernier n’a pas fait ses nuits avant 18mois, comme dans «Le casting».

La satire pourrait donc naître d’une pure tendresse. «En tant que jeune parent, j’avais la matière sous la main. Et puis ces moments passent vite, j’avais envie d’appuyer sur pause et faire que ça dure toujours.»

Créé: 09.03.2020, 08h55

Bio

1978 Naissance à Sion.
2003 Licence en sciences politiques à l'Université de Lausanne.
2007 Rencontre Anne, sa future femme. Voyage avec un ami dans les pays de l'Est sur les traces de Cioran et de Kundera.
2013 Premier roman, «Comment j’ai vengé ma ville».
2014 Naissance d’Hélène.
2016 Deuxième roman, «Baba au rhum», qui obtient le prix de la Société des écrivains valaisans; naissance de son fils Marc. Il reçoit également la Bourse de soutien à la création littéraire de l’État du Valais.
2019 Troisième roman, «Le casting».

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