Le pasteur épris de culture ne possède ni la foi ni l'amour

PortraitAndré Joly a donné dimanche son dernier culte à la cathédrale. Sa retraite se fera en couple et à moto.

Image: Odile Meylan

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En ouvrant la porte du balcon qui plonge sur le chœur de la cathédrale, André Joly observe notre réaction. «Ça le fait, hein?» On opine: de là-haut, la vue sur la nef est époustouflante. Le pasteur ne s’en lasse pas. Il doit pourtant rendre les clés du vénérable édifice. Il y donnait dimanche le dernier culte de sa carrière, avec le parler vaudois, la douceur et l’humour qui le caractérisent.

Sa nomination en 2011 avait fait couler de l’encre. Elle coïncidait avec le limogeage de Sœur Marguerite, qui recevait les visiteurs au pied du beffroi. L’Église réformée voulait faire de la cathédrale un lieu phare du protestantisme vaudois, avec programme culturel, événements et site internet. «C’est une période où il fallait que l’Église communique», explique André Joly. Parmi ses initiatives, les cultes de la Saint-Valentin ou du premier de l’an, mais aussi des expositions de BD, le congrès européen des guets... Pendant que son beau-frère, Jean-François Ramelet, crée l’Esprit Sainf à Saint-François.

Le collégien épris de culture qui avait fondé «avec deux potes» le CinéClub de l’Élysée n’est jamais loin. «On a fait venir Goretta, Tanner. Mais ma grande illumination, ça a été le cinéma italien: Visconti, Pasolini, Fellini!» L’avidité culturelle d’André Joly le poursuit au Gymnase de la Cité, où il découvre «la parole libre, la philosophie, la dialectique marxiste» dans le sillon de Mai 68. Ses études en latin-grec font pourtant long feu. «Je n’en fichais pas une, j’avais déjà deux ans de retard. J’étais plus intéressé par le monde que par l’étude.» Son renvoi après une année est assorti de cette petite phrase du directeur Georges Rapp qui fait mouche: «Monsieur Joly, l’agriculture suisse manque de bras.» Dont acte. Après une période d’errance, de petits boulots et quelques semaines à Cinecittà pour rencontrer Fellini, l’adolescent est envoyé par sa mère auprès d’un cousin agriculteur dans le Kansas. «On allait surveiller le bétail en avion, j’étais fasciné par John Ford, les grosses voitures. Mais aussi marqué par le décentrement, la déculturation de cette région conservatrice et puritaine de la Bible Belt.» Celui qui a célébré la première bénédiction d’une union gay à la cathédrale répond aujourd’hui à ceux qui le lui ont reproché: «Ce n’est pas cette bénédiction qui pose problème, mais votre lecture de la Bible.»

Fellini, Ford et les grosses voitures

La confrontation Fellini-Ford est peut-être responsable du déclic. À son retour des grandes plaines, André Joly réussit «avec les honneurs» son gymnase du soir en économie, et s’inscrit en HEC. Mais aussi en sciences-po et en lettres. «Quand on est curieux de tout, c’est toujours un drame de devoir choisir, renoncer.» Un cours de Carl Keller le fait embrasser des études de théologie. «Il est entré, a fermé les yeux et a récité un psaume en hébreu. Je me suis dit: «Il est fou, mais ça va me plaire.» L’étudiant découvre une Faculté où il y a un bouillonnement, un échange d’idées, des fronts – «les chrétiens sociaux, les fondamentalistes, les gens très politiques, les historicocritiques». Le jeune pasteur ouvert – «chrétien social plus que libéral» – qui en sort passera par Tahiti, puis s’engagera au Liban, au sein de l’Action chrétienne d’Orient.

Et la foi dans tout ça? André Joly botte en touche, on abordera la question plus tard, elle est trop importante. On insiste. Comment ce cinéphile empreint de dialectique marxiste devient-il pasteur? Sans doute par ses parents infirmiers, Bernard et Marguerite, qui portent en eux «une certaine stabilité de la foi». «Petit, j’avais demandé à mon père pourquoi on devait aller au culte; il m’avait répondu «parce qu’il y a quelqu’un qui t’attend.» Il a encore la conviction que Dieu ne l’a jamais lâché. «J’ai eu des périodes désertiques, y compris en tant que pasteur, mais j’ai toujours pensé, peut-être avec orgueil, que si je quittais la foi, elle serait là quand je reviendrais.» L’orgueil, l’arrogance, voire l’impression d’avoir parfois été «un salaud» taraudent celui qui «essaie d’être un bon type». «Il faut relire Haldas pour mettre le nez dans cette violence que chacun porte en soi, cette envie de meurtre où vous vous dégoûtez vous-même. Cela permet d’avoir un regard plus bienveillant sur soi.»

Le protestant qui peut tout

A-t-il déjà perdu la foi? «Ce n’est jamais un acquis, comme l’amour.» Ce qui le porte, c’est le partage «essentiel» de l’un comme de l’autre. Que l’homme divorcé vit par exemple avec sa seconde épouse, Sabine «Bambou» née Luther – «une catholique, le comble!» Ou depuis vingt-cinq ans comme pasteur engagé auprès des enfants, dont il loue l’intensité et l’étonnement. Grand-papa contrarié, il n’a jamais rencontré ses deux petits-enfants, sans comprendre pourquoi son aîné en a décidé ainsi. Silence. «Il faut se détacher de l’image de l’homme protestant qui peut tout, qui a prise sur les choses...» Se détacher de l’image tout court, en louant encore et toujours l’intérêt pour «la pâte humaine». C’est ce que l’ancien gymnasien en économie qui «ne vote pas à droite» apprécie au Lions Club de Lausanne. Philippe Doffey, directeur général des Retraites populaires, salue «sa touche particulière: le monde de la culture, de la philosophie. Même s’il a une très bonne compréhension des mécanismes économiques, il la met au service de la collectivité.»

Pour sa retraite, André Joly délaissera un brin la collectivité. «C’est un peu trivial, mais je viens d’acheter une Kawasaki 900 VN et j’ai fait ma bucket list!» Il aimerait descendre au Maroc à moto, faire le Morgenstreich, revoir la Coupe Spengler... Mais, par-dessus tout, «continuer à être curieux et rester éveillé jusqu’à la fin de mes jours».

Créé: 27.08.2019, 10h18

Bio Express

1954 Naît le 22 août, à Lausanne. Aîné de deux sœurs, il grandit à Morges.

1966 Passe trois ans chez les augustins à Saint-Maurice.

1969 Collège à l’Élysée, à Lausanne, puis un an de gymnase à la Cité.

1974 Est envoyé quelques mois chez le cousin maternel agriculteur dans le Kansas. À son retour, débute son gymnase du soir en économie.

1977 S’inscrit en HEC, sciences-po et lettres à l’UNIL. Choisit théologie grâce au Pr Carl Keller.

1982 Première paroisse à Cossonay-Grancy.

1983 Part trois ans à Tahiti enseigner à l’École pastorale d’Hermon. D’un premier mariage, Matthieu naît juste avant le départ, Aurélien juste après le retour.

1987 Paroisse de Blonay-Saint-Légier pendant treize ans, puis de Nyon jusqu’en 2008 et de Chailly-Cathédrale.

1998 Épouse Sabine.

2011 Est nommé pasteur de la cathédrale de Lausanne, en charge de l’accueil, de la culture et des événements.

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