La paysanne qui aime l’unité d’infectiologie du CHUV

PortraitDerrière la brique à la vache rouge «Lait Equitable», il y a un collectif d’agriculteurs. Dont une jeune femme intrépide: Anne Chenevard.

«La solidarité avec les Sans-Terre et les paysannes du Sud, cet immense tissu qui nous lie, c’est ce que je trouve particulièrement beau dans le fait d’être chrétienne»

«La solidarité avec les Sans-Terre et les paysannes du Sud, cet immense tissu qui nous lie, c’est ce que je trouve particulièrement beau dans le fait d’être chrétienne» Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

On va voir la pasionaria du lait équitable, on trouve une infirmière de pointe qui raconte le Pérou et le plaisir de l’aérobic. Anne Chenevard casse les clichés, son parcours étonne. Fille d’une assistante médicale et d’un agriculteur, elle choisit l’horticulture, car son frère devrait reprendre le domaine de Corcelles-le-Jorat, dans la famille depuis six générations. Mais il s’orientera vers la biotechnologie puis l’électricité tandis que leur sœur pâtissière bifurquera vers la police judiciaire. Imprévisibles, ces Chenevard: l’horticultrice va s’occuper de handicapés, durant quatre ans, puis de résidents en EMS.

Un soir, elle voit un reportage sur un orphelinat péruvien. Sa place est là! L’orphelinat ne répond pas à ses messages? Elle part, seule, débarque un soir à Ayacucho, finit par trouver la maison. On l’accepte, elle y travaillera deux années de suite. Entre deux séjours au Pérou, elle commence ses études d’infirmière en Suisse, où elle rentrera définitivement, à 27 ans. Enceinte de Léni, qu’elle élèvera seule – et qui, du haut de ses 11 ans, dit aujourd’hui en rigolant que, pour sûr, il reprendra la ferme.

Une vie pleine de surprises

Anne a de qui tenir. Cinq générations avant elle, Rosalie, forte femme sans mari, tint seule et transmit à sa fille Elisa le domaine qu’Anne vient de racheter à son père, désormais son salarié, comme Raymond, l’employé agricole. Les grands-parents sont ravis de la naissance de Léni, ce petit Chenevard qui ne connaîtra qu’à 5 ans son père péruvien, resté en bons termes avec Anne. Mais ils ne sont pas au bout de leurs surprises.

Anne obtient son diplôme d’infirmière et, intérimaire dans trois institutions et trois spécialisations différentes, se lance dans… un CFC d’agricultrice. Logique! «Ce CFC accéléré était une occasion unique, il fallait la saisir.» Jonglant entre travail sur appel et études nocturnes, elle obtient son diplôme. L’infirmière se voyait donc en paysanne? «Au fond, j’y pensais depuis toujours. Pas question d’abandonner la ferme, mais je veux garder un pied à l’hôpital. Pas seulement par sécurité, mais surtout pour l’intérêt du travail et l’ouverture sur le monde. Pour échapper au danger du vase clos. Les autres métiers aussi sont durs, il faut s’en souvenir.»

Un franc le litre pour le producteur

La voici donc, avec pour seul salaire son logement, cheffe d’entreprise, «responsable de toute la ferme». Ânes, oies, poules, lapins, et surtout 43 hectares de cultures fourragères pour 40 vaches laitières. Elle pense à un élevage de vaches mi-laitières/mi-allaitantes. «On laisse les veaux se servir en premier et on trait le reste. Les veaux sont en meilleure santé, et les vaches ne sont pas moins productives.»

Le lait! Nous y voilà. «Un franc par litre pour le paysan, c’est le prix équitable», lit-on sur le papillon de l’Association de soutien au lait équitable, «pour une agriculture de proximité. Pour que les paysans puissent vivre de leur travail. Pour de bonnes conditions d’élevage.» Anne Chenevard a rejoint le collectif qui a imaginé la brique à la vache rouge. Établi un cahier des charges strict, contrôlé par une faîtière européenne. Convaincu l’entreprise Cremo de la produire et Manor de la mettre en vente en réduisant légèrement leurs marges. Afin que le consommateur paie un prix raisonnable – 1 fr. 80 – pour soutenir ces paysans plutôt que de profiter d’autres briques, moins chères que l’eau. Dix ans après les grèves du lait, plus de bras de fer mais un projet constructif, en concertation.

Le patron de Cremo, Paul-Albert Nobs, se souvient de ses discussions avec Anne Chenevard. «Une personne de confiance! Très claire, elle analyse parfaitement les tenants et aboutissants de l’agriculture actuelle. Elle est décidée… pas autoritaire: elle est «juste». Le projet tient la route de A à Z, avec une ambition limitée: un prix symbolique pour qu’on fasse connaissance avec le travail de l’agriculteur et qu’on le respecte.» Mot-clé pour elle qui s’indigne qu’à défaut d’améliorer la condition de la paysannerie on doive nommer un aumônier des agriculteurs guettés par le suicide.

Le CHUV la passionne

Mais le lait n’est, dans sa vie, que ce qui la fait se lever à 5h pour s’occuper des vaches avant d’aller, deux jours par semaine, travailler au CHUV. Son travail en infectiologie la passionne, l’assistance ambulatoire aux malades écourte ou évite les séjours hospitaliers, autonomise les patients, évolue constamment. Son enthousiasme incite à questionner sa collègue Line Arensdorf: «Elle est extra-ordinaire, au sens premier du terme. Une façon remarquable d’aller dans la profondeur avec chaque patient… Comment fait-elle pour mener à bien tout ce qu’elle entreprend? Elle a dix vies en une.»

Dix vies, Anne Chenevard? L’exubérante rit et remercie ses parents, qui se sont occupés de Léni, pallient ses absences et sans qui rien de tout cela n’aurait été possible. Elle énumère ses loisirs joyeusement collectifs de femme pourtant décidée à vivre seule avec son fils, de l’aérobic avec les copines à la société de tir en passant par TerrEspoir, les marchés régionaux, la paroisse, la Journée mondiale des femmes. Sa solidarité avec les Sans-Terre et les paysannes du Sud est vive – «cet immense tissu qui nous lie, c’est ce que je trouve particulièrement beau dans le fait d’être chrétienne». Grande lectrice, elle partage avec Léni le goût de la BD, des mangas, de l’heroic fantasy, les films de science-fiction. À 9h, il est au lit, et Anne regarde les films qu’elle lui autorisera «quand il sera grand»…

Créé: 10.10.2019, 10h54

Bio Express

1981
Naissance le 12 août à Corcelles-le-Jorat.

2000
L’horticultrice devient éducatrice à la Fondation CSC Saint-Barthélemy.

2006
Part au Pérou, travaille dans un orphelinat.

2007
Commence ses études d’infirmière et retourne au Pérou.

2008
Revient en Suisse accoucher de Léni.

2009
Reprend l’école d’infirmières.

2012
Diplôme. Intérims en psychiatrie, ophtalmologie et cardiologie tout en suivant les cours d’agriculture.

2014
Participe à la création du 1er OPAT de Suisse (antibiothérapie parentérale ambulatoire) à la Policlinique universitaire du CHUV.

2014
CFC d’agricultrice.

2017
Reprend la ferme familiale comme propriétaire-exploitante tout en travaillant à 40% au CHUV.

2018
Création de la Coopérative Lait Equitable.

2019
Cremo accepte de produire les briques et Manor de les vendre.

Articles en relation

Alors que les ventes peinent à décoller, le lait équitable se donne du temps

Romanel-sur-Morges Lancé il y a trois mois, le label Laitspoir n’atteint pas les objectifs fixés. Mais l’optimisme reste de mise. Plus...

Elle fait de la glace avec du lait équitable

Terroirs Stéphanie Moreau a ressuscité les recettes de sa grand-mère pour valoriser la production de la ferme de son ami, à Lussery-Villars. Plus...

La fronde s'organise pour rétablir le prix du lait

Vaud Les initiatives se multiplient afin de rendre le litre plus équitable que la misère payée aujourd'hui. Des paysans morgiens sont les premiers à passer de la théorie à la pratique. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.