Le pédagogue des émotions capte le théâtre des humains

PortraitGérard Diggelmann a instillé l’amour du jeu chez nombre d’acteurs vaudois. Il raconte sa méthode dans un livre.

Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il faut entrouvrir la porte de l’armoire pour entrer dans le monde de Gérard Diggelmann. Enfant, le fondateur de l’école de théâtre lausannoise qui porte son nom aimait se cacher dans ce meuble lorsque ses parents avaient des invités. «Pour observer les adultes, écouter la construction de leurs phrases.» La diction du pédagogue est aujourd’hui impeccable. Mais le garçon de l’armoire n’est jamais loin. Il observe et écoute avec cette présence physique qui vous fait vous sentir important. «La parole est précieuse car son but est d’être entendue», écrit-il en préambule de «L’acteur, le jeu, le théâtre». L’ouvrage livre les premières clés de sa méthode, qu’il a peaufinée pendant trente-six ans auprès d’enfants et d’adolescents.

«On m’a parfois reproché de parler beaucoup de couples, de relations de famille dans mes cours ou dans mes spectacles. Mais mes amis étaient plus âgés que moi, avec des enfants, des ennuis. J’aimais montrer leur absurdité, leur étrangeté.» Lorsqu’il dit cela, Gérard Diggelmann ne juge pas, il aime. Il porte aux nues les rapports humains et trouve dans la caricature un moteur puissant, comme lorsqu’il moulait la poitrine de cette «chère amie aux gros seins» pour en faire des prothèses portées ensuite par ses jeunes actrices. Le metteur en scène Matthias Urban loue «la folie» du pédagogue. Élève entre 8 et 20 ans à l’École Diggelmann, il y enseigne aujourd’hui (une autre ancienne élève, Alexandra Thys, la dirige). Ce «fils spirituel» salue la place nouvelle que l’institution a laissée à l’exploration des sentiments, dans un canton où «ce n’est pas quelque chose que tu pratiques, l’émotion! Pourtant les enfants sont très à l’aise avec ça, ça les aide à grandir.»

L’émotion semble aussi être ce qui a fait éclore Gérard Diggelmann. Enfant de bonne famille placé en internat entre 10 et 17 ans, à qui l’on disait d’arrêter de dire «pourquoi», il évoque avec volubilité le déclic qui l’a «libéré de tout». Parti à Londres bac en poche pour apprendre l’anglais, il découvre à Piccadilly Circus la vie des garçons de son âge. «J’étais coincé dans mes vêtements d’internat. Londres m’a aidé physiquement!» Il se laisse pousser les cheveux, troque son blazer contre des pattes d’ef, de longs manteaux et des semelles compensées. Et annonce à ses parents ce qu’il est vraiment allé vérifier en Angleterre: sa vie, c’est le théâtre. «Mon père m’a coupé les vivres, mais mon plaisir me donnait confiance.»

Le goût des belles choses

Lorsqu’il parle de ses parents, qui ne sont venus voir ses pièces que deux fois, on retrouve ses personnages de théâtre. Son père Georges? «Un négociant en vins posé, très effacé, mais directif.» Sa mère Odetta? «Un ciel des Açores! Tellement contradictoire et complexe. Qui vous reproche d’avoir manqué la Fête des mères mais qui n’a pas tenu son rôle.» Hors de la scène, les vraies figures d’inspiration, ce sont ses grands-parents Marthe et Harry. Rentiers à 40 ans, ils ont quitté la Suisse pour s’installer près de Montpellier. «Pendant la guerre, ils avaient installé une imprimerie sous la maison pour faire des faux papiers pour les Juifs. Ils étaient un exemple de tolérance, d’humilité, de générosité.» Ce sont ces aïeuls qui ont emmené le petit Gérard au théâtre, au cirque. Ils lui ont donné le goût de l’élégance, du mécénat et des belles choses, admet celui qui dit «vivre bourgeoisement mais être rock’n’roll dans la tête». À 12 ans, cette grand-mère peu conventionnelle qui l’accueillait au piano, défaisant son chignon en plein récital, meurt dans un accident et laisse «un énorme vide».

En fidèle de ceux qu’il a aimés, il se rend sur la tombe de Marthe chaque fois qu’il va voir sa sœur ou sa mère dans le Sud. Il se recueille aussi sur celle de Nello, son premier grand amour. En août 2010, il a dû prendre la décision de «débrancher» son partenaire hospitalisé en urgence au CHUV, après quinze ans de vie commune, «au milieu de la nuit, dans un désert urbain au silence total». Un mois plus tard, c’est lui qui se retrouve sur le billard. «Mon cœur s’est brisé deux fois cet été-là.» Il s’en sortira avec la certitude renouvelée qu’on doit vivre les choses avec intensité. «Je suis un vivant, mais j’ai toujours imaginé que j’allais mourir, toujours menti sur mon âge (ndlr: sauf dans ce portrait!) et refait sans cesse mon testament.» Sur le papier, maintenant, il a glissé le nom de Patrick, qui partage sa vie et sa soif insatiable de théâtre, cet art qui l’a «rendu si heureux». «Bon public», il va tout voir. Et affectionne particulièrement ce moment où, en spectateur, il s’installe dans la salle et écoute les autres chuchoter puis se taire.

Il mime l’attente, tend l’oreille, écarquille ses grands yeux clairs. L’acteur, avant d’être face à la scène, a foulé les planches. À Paris, où le Conservatoire a fini de lisser son accent du Sud, puis à Vidy. Sa mue de comédien en pédagogue résonne aujourd’hui comme une évidence, alors qu’il a fallu construire. «Pour lancer mon école, moi qui ne savais même pas ce qu’est un enfant, je faisais la sortie des écoles avec mes flyers. Aujourd’hui tu serais en prison!» Il éclate d’un rire de petit prince. Son visage resplendit, les yeux facétieux de l’enfant de l’armoire cherchent l’approbation. Il y a une douceur aussi, dans le miroir que vous tend Gérard Diggelmann. Marie-Claude Jequier, ancienne cheffe de la culture lausannoise, décrit avec affection le «garçon solaire, fait pour la transmission, et qui a fait une génération de comédiens» qu’elle a rencontré lorsqu’il est venu, avec deux autres metteurs en scène, présenter le projet du Petit Théâtre à la fin des années 80. Retraité – rentier! –, il est remonté sur scène cette année et compte endosser d’autres rôles. «Il n’y a plus de pression, plus qu’un plaisir jouissif», lance-t-il en artiste accompli.

Créé: 20.09.2019, 09h26

Bio Express

1956
Naît le 16 octobre à Montpellier (F), d’un père zurichois et d’une mère hispano-marocaine. Vit
en internat entre 10 et 17 ans.
1973
Part apprendre l’anglais à Londres. Puis ce sera Paris et Lausanne en 1978.
1981
Fonde l’École Diggelmann.
1987
Le spectacle «Échec et mat» fait décoller l’école.
1990
Fonde et dirige (jusqu’en 2003) le Petit Théâtre avec Gérard Demierre et Jean-Claude Issenmann.
1999
Publie «Le Corporal» (Éd. LEP), ouvrage pratique d’expression orale.
2000
Prix de l’éveil de la Fondation vaudoise pour la culture.
2010
Perd Nello, l’amour de sa vie, et se fait opérer un mois plus tard. «Mon cœur s’est brisé deux fois.»
2011
Rencontre Patrick, le 2e amour de sa vie.
2017
Se retire de l’École Diggelmann.
2019
Remonte sur les planches avec «Le cabaret des réalités», de Sandra Gaudin selon Jodorowski. Publie «L’acteur, le jeu, le théâtre» (Éd. Favre). Sa méthode sortira chez LEP en 2020.

Articles en relation

Les illusions de Sandra Gaudin captivent et déçoivent

Théâtre Créé à Yverdon, «Le cabaret des réalités» divise nos chroniqueurs. La pièce tiendra l’affiche du Reflet, à Vevey, jeudi. Plus...

«La pérennité de l'Ecole de théâtre Diggelmann est désormais assurée»

Lausanne Gérard Diggelmann n'est plus seul aux commandes de son institution et vient de faire protéger sa méthode. Plus...

Le Petit Théâtre est à la fête

Jeune public L’institution lausannoise, créée en 1990, souffle plein de bougies cette saison. Interview de sa directrice, Sophie Gardaz. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.