Peindre Cossonay pour oublier la guerre

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Assise près de la fenêtre du studio renanais où elle vit avec son mari, Inaam Katerji a sans cesse le regard qui fuit vers l’extérieur. Un regard mélancolique et plein d’amour à la fois. Elle pointe la pelouse qui s’étend au pied de l’immeuble gris. «Je fais partie de cette nature, de cette herbe. Il y a de la musique dans la nature. L’automne, j’aime entendre la mélodie du vent dans les arbres et le bruit des feuilles mortes qui tombent», confie l’artiste peintre de 63 ans. Dans un anglais de traducteur chevronné, son époux, Hayrenik Dono, a presque l’air de s’excuser. «Ma femme est une poétesse.»

Fuyant la guerre civile syrienne, le couple est arrivé en Suisse en octobre 2013. Le cours de français hebdomadaire qu’Inaam Katerji suit depuis quelques mois lui permet déjà de tenir une conversation simple et d’avoir une très bonne prononciation. Ce qui ne satisfait pas encore son caractère perfectionniste et entraîne la présence de son mari pour traduire l’interview de l’anglais à l’arabe.

C’est d’ailleurs en 1e année de littérature anglaise à l’Université d’Alep, alors âgée de 22 ans, qu’elle rencontre Hayrenik. «C’est notre passion de l’art qui nous a réunis, se remémore celle qui ne passe pas une journée sans écouter de la musique classique, de l’opéra ou encore de la musique traditionnelle syrienne ou arménienne. Je viens d’une famille d’artistes.» C'est son grand-père maternel qui, il y a 100 ans, a été le premier à devoir quitter son pays. D’origine syriaque, l’homme a dû quitter la Turquie lors du génocide perpétrés contre les Arméniens.

C’est d'ailleurs en Arménie qu’Inaam Katerji trouvera refuge fin 2012 avec sa fille Tamar, née en 1987. Son mari les rejoint en juin 2013. Tamar se retrouvera en Autriche et ses parents en Suisse, où vit déjà son frère Ara, architecte de 32 ans marié à une Suissesse. Les détails du parcours qui les a menés ici, Inaam préfère les oublier. «J’aime mon pays. Je n’aurais jamais imaginé quitter un jour ma maison. Devoir tout y laisser, comme cela, tel quel. Sans rien pouvoir emporter.» Le trait de khôl parfaitement appliqué qui fait ressortir ses yeux presque noirs ne résistera pas aux larmes.

L’une des six pièces de cette maison, située à Qamichli, au nord-est de la Syrie, était consacrée à son atelier de peinture, une autre à l’accueil des amis et de la famille. «Chez nous, c’était toujours plein de monde. Je faisais des allers-retours dans la cuisine, je ne me lassais jamais de préparer à manger pour nos visiteurs. Nous sommes chrétiens, vous auriez dû voir à Pâques et à Noël. Je refaisais la décoration de toutes les pièces!»

Les délicieuses pâtisseries orientales sont toujours là, et côtoient ses pinceaux et ses tubes de couleur sur la petite table basse qui trône au milieu de l’unique pièce dont elle dispose aujourd’hui. «C’est notre chambre à coucher, notre salon, notre pièce pour recevoir et mon atelier à la fois. Sans balcon, je ne peux plus rien planter.» Ses mains, aux ongles élégamment vernis, pointent à nouveau la nature derrière la vitre. L’espace lui manque. Mais elle a pu retrouver ses toiles.

«La peinture, c’est toute ma vie. Depuis que je suis enfant, cela me procure beaucoup de joie. Je réfléchis en termes de peinture. Quand je regarde un nuage, une fleur, ou la neige que j’aime tant, je vois toujours un tableau.» Durant trente-sept ans, Inaam Katerji a mené une double vie. Le matin, de 8 h à 16 h, elle officiait en tant que dessinatrice industrielle pour la compagnie d’électricité de l’Etat et ensuite elle se rendait à son atelier, où elle donnait des cours de peinture sur tissu à des jeunes femmes, afin de leur «permettre d’avoir une vie plus indépendante». Sur ces photos un peu décolorées qu’elle nous tend, des robes qu’elle a peintes sont portées lors d’un défilé. Au mur, des tableaux en verre, des toiles et des napperons, eux aussi décorés de ses mains.

Ces dernières se sont remparées de pinceaux grâce à Joël Bussy, dessinateur de BD de Cossonay travaillant avec les migrants dans le cadre de la Ligue pour la lecture de la Bible. Lors d’une visite à son atelier, Inaam Katerji tombe amoureuse des vieilles pierres du bourg vaudois. C’est alors que le bédéiste lui propose d’en faire des toiles, qui seraient exposées dans les vitrines des commerces et des habitants du centre historique. «J’étais très mal psychologiquement. Quand j’ai recommencé à peindre, j’ai eu l’impression de renaître», affirme-t-elle de sa voix douce et maternelle. Cinq mois plus tard, les 24 œuvres sont en place et trois sont déjà vendues. «Si je pouvais à nouveau en faire mon métier, je pourrais enfin retrouver une vie digne, comme en Syrie. Rester sans travailler, cela m’est impossible.»

Exposition A voir dans les vitrines de Cossonay, plans à disposition devant la Maison de Ville. Rencontre avec l’artiste le 1er oct. 15 h-19 h. Infos: jbussy@ligue.ch (24 heures)

Créé: 28.09.2016, 23h29

Carte d'identité

Née le 8 septembre 1953 en Syrie.

Sept dates importantes

1975 Rencontre son futur mari sur les bancs de l’Université d’Alep, en Syrie.

1978 Commence sa «double vie» de dessinatrice industrielle et d’artiste.

1982 Epouse Hayrenik Dono et s’établit dans sa précieuse maison, à Qamichli, ville d’origine de son mari.

1984 Naissance de son fils Ara.

1987 Naissance de sa fille Tamar.

2012 Fuit la Syrie pour l’Arménie.

2013 Le 10 octobre, arrive en Suisse.

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