Le peintre aux couleurs fluo dénonce la féodalité

Portrait Artiste d’origine kurde, Musto Yildirim adore Lausanne où il s’est exilé voici trente ans pour fuir les persécutions.

Image: PATRICK MARTIN

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À 6 ans, Mustafa Yildirim a eu la certitude qu’il deviendrait peintre. «C’était en découvrant les impressionnistes français à l’école», se souvient ce Lausannois de 55 ans, kurde d’origine, en se roulant une énième cigarette. Plus petit encore, le garçonnet se levait parfois au petit matin, empoignait un morceau de charbon dans la cheminée et dessinait sur les murs blancs de la grande maison de pierre où il vivait avec ses parents, ses trois frères et ses cinq sœurs.

Son père, «une sorte de Che Guevara du Moyen-Orient, grand admirateur de Mustafa Kemal Atatürk», l’historique fondateur de la République de Turquie, appréciait modérément. Heureusement, un cousin éloigné et les sœurs de Mustafa décelèrent dans ces premiers essais un talent qu’ils encouragèrent à raison.

«Je me sentais seul et mal à l’aise dans une société kurde tribale et féodale.»

«Mais mes envies de peinture sont surtout nées de la solitude. Elles me rendaient plus libre, analyse l’artiste. Gamin, on invitait des Gitans chez nous pour jouir de leur musique et j’étais souvent très entouré d’autres personnes dans une famille où la poésie avait sa place. Mais malgré cela, je me sentais seul et mal à l’aise dans une société kurde tribale et féodale.»

Les mariages arrangés n’étaient pas rares. Musto Yildirim évoque ce jour où une amie de 13 ans, originaire d’un village musulman voisin, soupçonnée d’être enceinte hors mariage, avait été assassinée par son propre père… «L’autopsie avait montré qu’elle n’avait qu’un kyste dans le ventre. Son père s’est suicidé en prison en l’apprenant. Cet environnement violent et enfermant me pesait», explique celui que ses nombreux amis surnomment «Musto le Mésopotamien».

La grande leçon de l’impermanence

De cette enfance, qu’il raconte par bribes décousues selon une logique semblant parfois obscure et avec un accent kurde marqué, Musto tirera aussi une première grande leçon: celle de l’impermanence. «En voyant nos agneaux que j’adorais se transformer pour devenir des moutons, j’ai compris que la vie n’était que changements et j’ai choisi de l’accepter car c’était la seule manière de ne jamais être déçu et de comprendre que les biens matériels sont de peu d’importance», philosophe le quinquagénaire entre deux coups de fil.

Pour lui, l’amitié reste une valeur cardinale. Il la cultive par téléphone, autour d’un thé ou en musique dans le fascinant appartement-atelier qu’il loue depuis dix-huit ans rue du Tunnel. Une table-charrue, bricolée de ses mains, y côtoie une imposante lessiveuse du XIXe qu’il a reconvertie en improbable fourneau à pop-corn ou un buste de l’ermite mystique Ismael Baba.

«Entrer dans cet atelier, c’est comme rentrer dans la quatrième dimension, commente Evelyne Pfeifer, amie et assistante de l’artiste. On ne sait plus où l’on est. Par ses toiles, la révolte créative qui les habite, tous ces objets personnalisés et sa capacité à se mouvoir entre plusieurs mondes, Musto nous «désorientalise». Ici, tout est représentatif de lui, de sa singularité et de sa cohérence…» Sur un mur pendent une dizaine d’instruments de musique orientale témoignant des innombrables jams improvisés dans cet antre au fil des ans tandis que contre un autre s’entassent d’hypnotiques toiles.

Toiles révolutionnaires et fluorescentes

Mustafa Yildirim dit y «dessiner ses pensées». Son style est inimitable, ni figuratif ni abstrait et se veut une synthèse entre des influences orientales et occidentales. Il parle agréablement à l’inconscient. Ces toiles, parfois peintes avec les doigts, interpellent presque toujours le visiteur et le séduisent souvent. Certaines s’en vont des années avant de revenir vers leur géniteur. Musto propose en effet à ses acheteurs de rapporter en tout temps le tableau qu’ils lui ont acheté et d’en emporter une autre. «C’est une manière de mesurer l’évolution de mon travail», explique celui qui depuis vingt ans utilise des peintures fluorescentes et des lampes ultraviolettes pour donner davantage de profondeur à ses toiles. «Mes tableaux sont toujours une critique et se posent souvent contre les féodalités moyenâgeuses que l’on retrouve encore dans la Turquie d’Erdogan», reprend le peintre.

C’est son art qui l’a mené en Suisse. Dans son pays d’origine, en 1980, son œuvre était jugée révolutionnaire par les autorités et le peintre était dans le collimateur de la police. «J’ai passé sept mois en prison et on m’y remettait quelques jours avec d’autres dissidents chaque fois qu’un politicien d’importance était en ville», se souvient Musto l’œil rieur. C’est pour fuir cela qu’il s’est exilé en Suisse en 1988.

«J’adore tant Lausanne que mes amis me prédisaient que j’en deviendrais syndic un jour.»

«J’ai choisi Lausanne car j’y avais de la famille et car c’était là qu’avait été signé le traité de paix en 1923 (ndlr: lequel précisait les frontières de la Turquie) dont me parlait avec enthousiasme mon grand-père. J’adore tant cette ville que mes amis me prédisaient que j’en deviendrais syndic un jour. J’aime son lac, ses montagnes, ses campagnes toutes proches et sa lumière.»

Après trente ans passés dans la capitale vaudoise et malgré l’amour inconditionnel qu’il voue toujours à son pays d’origine, «Musto le Mésopotamien» vient de demander la nationalité suisse. «Je suis amoureux de ce pays. Je m’y sens chez moi et accepté comme je suis. Les gens y sont ouverts sur l’art, savent écouter et donner leur avis sans détour. Je peux y peindre et y jouer de la musique librement. Pour moi, cela suffit à être heureux…» (24 heures)

Créé: 02.02.2018, 13h06

L'expo

Ropraz, Galerie L'Estrée
«Exils», jusqu'au
dimanche 25 février 2018,
tous les jours 14h-19h
(sauf mercredi).
021 903 11 73
www.estree.ch

Bio

1962
Naît le 31 décembre à Antioche (Turquie) dans une famille zoroastrienne.
1975-1978
Apprentissage chez l’artiste peintre et graphiste Mustafa Bencan.
1976
Première exposition à la Maison de la Culture Gaziantep.
1980
Le coup d’État militaire le pousse à se cacher dans son village d’origine avec une «camarade révolutionnaire» qui deviendra sa femme et lui donnera trois enfants. Ils se sépareront cinq ans plus tard.
1986
Purge 7 mois comme prisonnier politique.
1988
S’exile en Suisse où il obtient l’asile un an plus tard. Il y poursuit sa carrière en jonglant entre les petits boulots.
1996
Lance MaisonPote­Amie, un atelier-galerie situé au Grand-Saint-Jean qui sera deux années durant un point de rencontre pour les artistes lausannois.
2018
Exposition «Exils» à la galerie L’Estrée de Ropraz jusqu’au 24 février. S’y produira en concert ce dimanche à 17 h avec son Musto’s Band.

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