Le photographe qui aime la marge plus que le cadre

Mario Del Curto Instigateur et directeur artistique de la Ferme des Tilleuls, à Renens, il puise dans ses révoltes pour raconter les hommes et la nature dans leur fragilité.

Mario Del Curto pose dans le magnifique jardin de la Ferme des Tilleuls, à Renens, un espace atypique dédié à l'art qui vient d'ouvrir en mai.

Mario Del Curto pose dans le magnifique jardin de la Ferme des Tilleuls, à Renens, un espace atypique dédié à l'art qui vient d'ouvrir en mai. Image: Florian Cella

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C’est le genre de lettre que recevaient les fils d’ouvrier, à la fin des années 60. «Elle est arrivée un jour à la maison. On nous expliquait que la photo, c’était plutôt pour ceux dont les parents étaient de professions libérales.» Ce courrier de l’Ecole de photographie de Vevey, Mario Del Curto ne l’a pas gardé pour l’encadrer. «J’aurais sans doute dû», glisse-t-il aujourd’hui, songeur. C’était un avertissement pour rien: du haut de ses 16 ou 17 ans, il s’est présenté quand même. «Je pensais que je pourrais être admis, même avec les mauvaises photos que je faisais avec l’appareil de mon père, glisse-t-il. Bien sûr, j’ai été refusé. Au fond, c’est vrai que je ne devais pas être très bon.»

Aujourd’hui âgé de 62 ans, dont 45 passés derrière l’objectif, Mario Del Curto garde cette humilité qui caractérise les autodidactes, même les plus brillants. Mais comme souvent, cette modestie est teintée de bravade, celle du jeune garçon rebelle, toujours présente chez cet homme à la carrure imposante, veste de cuir noir et regard défiant. «Il faut dire que j’ai aussi fait une dissertation sur la guerre du Vietnam qui n’a pas dû leur plaire», ajoute-t-il. «Ce qui est drôle, c’est que plus tard, j’ai été appelé par l’Ecole de Vevey pour être moi-même expert.» Au fil des ans et de sa carrière de photographe indépendant, on lui a aussi proposé des postes d’enseignement. Il n’en a pas voulu. «Me lever tous les jours pour faire un travail répétitif, ce n’est pas pour moi. Je dois trouver et donner du sens à ce que je fais», tranche-t-il.

Artiste engagé

On aurait donc tort de croire qu’il a désormais posé ses valises à Renens, à la Ferme des Tilleuls, un lieu de culture atypique dont il est à la fois l’instigateur et le programmateur. «C’est un projet aussi fou que tous les autres!» Ouvert en mai dernier, porté par la Ville de Renens, ce n’est pas seulement un lieu d’exposition, mais aussi un espace d’expérimentation et de création. «Il a fallu près de dix ans d’investissement bénévole, pour moi et les membres de l’Association Un autre regard, afin de développer ce projet artistique. C’est un vrai travail militant.»

J’ai une fascination à la fois pour l’absurdité et pour la force humaine qui font que le monde est organisé comme il l’est.

Ce ne sont pas des mots en l’air. Chez lui, militantisme et photographie sont allés de pair dès le début de sa carrière. A partir de 1972, année de ses 17 ans, il passe plus d’une décennie à couvrir les mouvements d’extrême gauche en Suisse et dans le monde, appareil photo en main. L’adolescent recalé à Vevey n’est jamais retourné sur les bancs de l’école: «C’était terriblement ennuyeux. Mortifère même. J’avais besoin d’espace.» C’est l’époque de Mai 68, de la guerre du Vietnam et des protest songs, qui offrent une bande-son aux révoltes de Mario Del Curto.

Et puis, il y a le racisme et la discrimination. S’il est immigrant, c’est de troisième génération, et pourtant, lui et les siens sont confrontés aux préjugés: «On était des ouvriers italiens, catholiques, dans un petit village protestant. On vivait ici mais on sentait que l’on n’avait pas naturellement les codes, se souvient-il. J’en ai parfois voulu à mon père de ne pas être plus révolté, mais mes parents étaient des gens honnêtes avec un grand cœur. Ils ne voulaient pas déranger.» Un de ses premiers grands travaux photographiques est dédié aux saisonniers italiens et à leurs conditions de vie en Suisse.

Voyageur infatigable

Peut-être est-ce parce qu’il en vient, mais la marge attire Mario Del Curto, et sa tendresse va à ceux qui y sont relégués. Depuis une trentaine d’années, il sillonne le monde sur la trace des créateurs d’art brut, des Etats-Unis au Maroc en passant par le Japon. Tout juste revenu de Serbie, il prépare d’ailleurs un documentaire sur l’un de ces artistes, souvent aussi mal connus que reconnus. En leur compagnie, il se sent à la fois «petit» et à l’aise comme jamais. «Ils me touchent, car il n’y a chez eux aucun calcul. Ils ne créent pas pour vendre. C’est pour eux une nécessité vitale», s’émerveille-t-il.

Si on connaît Mario Del Curto, c’est aussi en tant que photographe des arts de la scène. Longtemps, il a prêté son objectif au Théâtre de Vidy, à Lausanne, et au Poche, à Genève, captant la présence des acteurs pour en tirer un travail artistique à part entière. Mais cette page est tournée. «J’ai l’impression de revenir aujourd’hui à ce que j’ai envie de faire.» A la Ferme des Tilleuls, il présente actuellement l’exposition «Voyage vers», une nouvelle exploration photographique au long cours, sur le rapport entre l’homme et le végétal.

Un retour aux sources, vraiment? «J’ai une fascination à la fois pour l’absurdité et pour la force humaine qui font que le monde est organisé comme il l’est. Cela me ramène aux photos que j’ai faites des saisonniers à mes débuts. Dans leurs baraquements, ils n’avaient pas le droit de recevoir leur famille. Pourtant, quelqu’un avait fait installer des balançoires.» Très beau, son travail actuel est aussi plus documentaire que jamais, délivrant cette fois un message sur la domination de l’homme sur la nature.

«La photo ne va pas changer le monde, admet-il. Certaines images ont peut-être joué un rôle positif, au Vietnam par exemple. Mais ça n’a pas empêché les guerres suivantes.» Il y a bien des années, en reportage en Syrie, il a eu l’occasion de se demander s’il valait la peine de risquer sa vie pour une photo. Désormais il apporte sa contribution à un tout nouveau combat. «La question écologique va se situer au-dessus de toutes les autres. Je me sens optimiste mais aussi pessimiste par une nécessité teintée d’ironie, l’optimisme a tendance à endormir alors que le pessimisme pousse à faire.» (24 heures)

Créé: 11.10.2017, 09h08

Bio

1955 Naît le 29 mars à Pompaples.

1972 Quitte l’école pour s’engager au sein de groupes de gauche et photographier les mouvements de révolte sociale en Suisse et à l’étranger.

1981 La page du militantisme se tourne, il commence à photographier les arts de la scène en devenant notamment le photographe attitré du Théâtre de Vidy, une fonction qu’il occupera jusqu’en 2013.

1983 Sa découverte de la Collection de l’art brut, à Lausanne, marque le début de son travail sur les artistes singuliers, décliné depuis en plusieurs expositions, livres et documentaires.

2017 Ouverture en mai de la Ferme des Tilleuls, à Renens, dont il assure la programmation artistique. En septembre, il reçoit le Prix du rayonnement de la Fondation Vaudoise pour la Culture, qui vient compléter une longue liste de distinctions.

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