La photographe Daniela Droz a la rigueur et la lumière dans la peau

PortraitProfesseur à l’ECAL, la Tessinoise explore les lignes après s’être passionnée pour les modifications corporelles.

Daniela Droz présente des travaux personnels récents au Château de Gruyère.

Daniela Droz présente des travaux personnels récents au Château de Gruyère. Image: ODILE MEYLAN

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La lumière a-t-elle une mémoire? Daniela Droz, elle, prétend ne pas en avoir. La photographe tessinoise établie à Lausanne depuis quinze ans se souvient en tout cas de la vallée de la Leventina, à la sortie du Gothard, «très serrée, sans soleil, à moins d’être dans un de ces mini-villages perchés sur les hauteurs». De sa jeunesse dans la petite localité de Sobrio, où ses parents s’étaient réfugiés dans un élan un peu «utopique» pour animer un magasin d’alimentation en dessous du bureau d’architecture d’un père qui tient son nom d’origines locloises, elle se rappelle «beaucoup de liberté, car peu de voitures, et des cabanes dans les arbres de la forêt». Dans cette communauté où ne vivait qu’une seule autre fille contre une dizaine de garçons, elle construit déjà, à l’exemple d’un géniteur bricoleur. Elle a gardé cette propension à ajuster une pièce avec l’autre.

Elle présente en ce moment «L’envers du visible», une exposition personnelle au château de Gruyères, aux photographies géométrisantes disposées avec soin dans les espaces du castel. Il faut avoir l’œil aiguisé pour deviner que ces images aux découpes de lumière et aux lignes savamment composées sont en fait le fruit de bidouillages de plaques de verre et d’autres matériaux qui menacent à chaque instant de s’écrouler. «J’ai toujours été très instinctive, et je le suis encore maintenant. Même si je suis aussi très méthodique.»

La photographie est un art qui apprend à se méfier des apparences. Sous les abords plutôt stricts de sa tunique sombre, de ses cheveux précieusement teints en gris et de ses lunettes aux courbes étudiées, Daniela Droz ne se laisse pas réduire à un personnage formaliste et discipliné, même quand ses pairs saluent les qualités de technicienne rigoureuse de celle qui enseigne à l’ECAL depuis 2010. «Sa facilité pour la technologie est une faculté très intéressante pour la transmission», reconnaît Milo Keller, chef du département photo de l’école, qui ose encore un: «Et ce n’est pas le profil le plus fréquent pour une fille.» Son complice de longue date et associé d’agence, Tonatiuh Ambrosetti, surenchérit: «Elle est extrêmement précise, produit très peu en recherche. Elle intériorise probablement beaucoup, mais, quand il s’agit de matérialiser une idée, elle est d’une efficacité de presque 100%. C’est chirurgical, et parfois énervant!»

Épure et corps sanglants

Pourtant, cette clarté dans la maîtrise – à l’adolescence, elle hésitait entre les mathématiques et la photographie – n’exclut pas des préoccupations plus rétives et tortueuses. Non pas des zones d’ombre, mais des jardins secrets plus touffus et moins géométrisables. Même dans ce «constructivisme» épuré, où cette passionnée d’architecture ne veut d’ailleurs pas qu’on la catégorise, se nichent des pulsations plus souterraines: ces photographies sont réalisées «à l’ancienne» avec de l’argentique et non le numérique si commun aujourd’hui. Cette technique leur confère un grain sourd, une chaleur diffuse qui fait vibrer la froideur apparente de la composition. Au rayon de ses intérêts plus enflammés, sa fascination pour les modifications corporelles, dont elle a tiré son diplôme de fin d’études («Pain Makes You Beautiful» en 2008), tranche avec la sobriété esthétique qu’elle affiche volontiers. Ses images d’opérations chirurgicales, de corps sanglants suspendus à des crochets ou d’épidermes recouverts de tatouages contrastent avec ses dernières recherches.

Daniela Droz ne renie rien de cette attirance et l’affiche toujours sur son site. «Cela demandait beaucoup de temps, il fallait rencontrer des gens, s’introduire dans certains cercles. Un travail parfait pour les études.» La transparence qu’elle affiche dans ses images, la photographe en use aussi pour parler d’elle, abordant tous les sujets avec calme et limpidité, quitte à parfois dominer l’exercice du hors-champ. Au moment d’évoquer le tatouage, elle n’hésite pas à retrousser les manches de son habit pour exhiber les manchettes japonaises qui colorent le début de ses bras de chrysanthèmes orangés. Son compagnon, Marc Mussler, est tatoueur (après s’être formé comme graphiste à l’ECAL), mais elle ne confond pas (trop) amour et ornementation épidermique. «ll ne faut pas tout mélanger! Il m’en a fait deux petits, mais les autres sont de Wido de Marval.»

Art et mandats commerciaux

On en oublierait presque que la créatrice s’est avant tout fait un nom dans la commande, les mandats commerciaux. À l’époque où elle réalisait des catalogues pour Vitra, elle était la plus jeune photographe à avoir travaillé pour la prestigieuse entreprise suisse de design. «J’ai besoin d’un cadre pour travailler. Mais, avec les années, il devient plus difficile de trouver des contrats intéressants. Les budgets diminuent, la marge de créativité aussi.» La crise est encore passée par là, mais Daniela Droz a surtout découvert en cours de route qu’elle pouvait montrer des travaux personnels qu’elle a longtemps gardés pour elle seule. C’est d’ailleurs en imaginant des décors pour poser des objets qu’elle a amorcé l’idée des constructions lui servant à jouer de la lumière.

Comme la plupart de ses compatriotes, la Tessinoise avait quitté son canton d’origine assoiffée d’activités, de rencontres et de sorties. Aujourd’hui, elle semble très heureuse d’observer et d’enregistrer le mouvement et les réflexions du soleil depuis chez elle. «Je suis peut-être devenue un peu plus Vaudoise», nargue-t-elle en rêvant tout de même d’autres lointains miroitants, que ce soit en Engadine ou au Japon. (24 heures)

Créé: 03.04.2018, 10h14

Bio

1982
Naissance le 4 mars à Faido (TI).
1988
Jeune fille au pair à Morges.
2000
Se fait tatouer un gecko au-dessus de l’oreille.
2003
Commence l’ECAL à Lausanne.
2006
Rencontre le photographe de mode Paolo Roversi. «Mon préféré. Son approche de la lumière et de la composition m’a influencée. Simple et humble, son personnage correspond à ce qu’il fait.»
2008
Achève l’ECAL avec un travail de diplôme sur les modifications corporelles extrêmes.
2010
Réalise deux catalogues pour Vitra avec son complice de longue date Tonatiuh Ambrosetti.
2014
Premier voyage au Japon. «Un rêve d’ado, mais cela m’a donné envie d’y retourner. Même dans l’ultratechnologie, il y a tant de finesse et de sensibilité dans tout ce que font les Japonais.»
2018
Son exposition «L’envers du visible» ouvre au Château de Gruyère le 10 mars et se termine le 26 août.

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