Le «pipard» apolitique loue Épicure et la tranquillité

Georges CailleLe président du Festival de la Cité quitte son poste fin mars pour raison d’âge. Ex-enseignant, conservateur de musée et doyen, il reste un fervent pataphysicien.

Georges Caille quitte la présidence du Festival de la Cité à 70 ans, pour des raisons statutaires.

Georges Caille quitte la présidence du Festival de la Cité à 70 ans, pour des raisons statutaires. Image: Florian Cella

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Georges Caille est de cette génération qui a appris avec Mon premier livre, où «papa fume la pipe et maman coud». À 70 ans, le président du Festival de la Cité depuis une décennie, qui lâche son poste à la fin du mois pour des raisons statutaires, est toujours fidèle à la première assertion. «J’ai cinquante-cinq ans de pipe! C’est ma lolette. Mon père fumait comme un pompier. Il m’a dit: si tu t’y mets, ne touche pas à la cigarette.»

L’obéissance du jeune Georges pour ce qui est de la fumée est une exception. Pour le reste, l’ancien doyen de l’École d’arts appliqués de Vevey - célèbre pour ses poches remplies de Carambar à distribuer - préfère le pas de côté au droit chemin. Épicurien dans le sens propre du terme, il suit les règles du Tetrapharmakon: il n’y a rien à craindre des dieux; il n’y a rien à craindre de la mort; le bonheur simple est facile à obtenir; toute souffrance a une fin. «Ne pas avoir d’a priori permet de faire plein de combines. J’essaie de vivre dans le calme des émotions. C’est nous qui attribuons aux choses des importances qu’elles n’ont pas.»

Tranquille, le mot s’impose devant ce «pipard» invétéré, rarement lâché par son sourire affable. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit d’un sourire «un peu cynique à l’égard du sérieux, du premier degré». Sa carte d’auditeur au Collège de ’Pataphysique est fièrement épinglée à sa vaste bibliothèque, dont l’éclectisme témoigne d’une curiosité sans limites. Il rencontre la lecture au Collège Saint-Michel de Fribourg. «On avait un seul disque, Hit the road! de Ray Charles. En internat, je n’ai fait que lire…» Le Caille de La Tour-de-Trême (FR), dont la «madeleine» s’apparente plutôt à un bricelet roulé fourré de crème double, débarque à 12 ans chez les religieux. Après une enfance de fils unique, prématuré et «engraissé au porridge», il se retrouve soudain «avec 200 frères. Ça a été une grande rupture.» Son éducation «hypercatho» fait de lui un «demi-curé». Plus tard, pourtant, il se fait renvoyer par trois fois de l’école en raison de ses convictions religieuses. «Oser dire dans les années 1960 que toutes les religions se valent, ça vous vaut le bûcher!» Aujourd’hui, il se réclame, sourire cynique à l’appui, plutôt du pastafarisme, cette nouvelle parodie de religion. Et ajoute, paraphrasant Nietzsche: «C’est pas le mensonge la pire des choses, c’est la conviction. Ça m’a aidé à me détacher.»

Confiance en la jeunesse

Durant sa carrière de pédagogue – il enseigne la culture générale et la littérature, d’abord à l’EPSIC puis aux Arts appliqués (EAA) – Georges Caille en accompagnera beaucoup dans le détachement. Cette fois grâce aux mots d’André Gide: doutez de tout sauf de vous-même. «Le nombre de libérations que ça a créé chez les jeunes!» Pour l’ancien directeur de l’EAA, Michel Berney, «il a réussi à établir des relations teintées à la fois de fermeté et de bienveillance». Il dit son ancien doyen généreux, attentionné, empathique, mais aussi excentrique. «C’est un déstabilisateur pour les sérieux, un bon témoin pour les autres.»

Père de deux garçons qui lui ont donné quatre petits-enfants («que des mecs!»), Georges Caille l’assène: «Si on n’avait pas confiance en les jeunes, le monde serait mort.» Il réfute le statut d’adulte omniscient et donneur de leçons. Pour lui, «la transmission doit venir par capillarité, il n’y a pas de théorie». Ce qu’il a transmis à ses fils? «L’ataraxie», répond-il du tac au tac. Cette tranquillité de l’âme permet selon lui des rapports familiaux «magnifiques» et dans la continuité. Même si Georges s’est remarié – avec Renée, «une évidence» – lorsque son aîné avait 11 ans. Cette philosophie le porte aussi dans ses rencontres. Là aussi, il cite Épicure: «Le plus grand des biens qu’il convienne de cultiver, c’est l’amitié.» Admiratif de l’autre Georges à la pipe, il lui emprunte ses Copains d’abord. À gauche, comme à droite, universitaires ou paysans, ses amis sont de toutes les obédiences. Comme lui? «Mon grand-père disait: la plus grande putain du monde, c’est la politique. Je pense que la réponse aux questions est ponctuelle.»

Anar-rotaryen

Suivant ce précepte, il saura défendre auprès de tous les partis et subventionneurs le fait que «les trucs artistiques sont aussi économiques», en tant que président d’une multitude d’organisations – notamment de la Conférence des sociétés chorales vaudoises de concert, durant trente-cinq ans. S’il accepte ces responsabilités, qu’on lui confie souvent lorsque «c’est le bordel», c’est «parce que cela serait dommage que ça s’arrête». Comme pour le Festival de la Cité, en 2007, où il faut éponger des dettes et repenser la gouvernance. À ses côtés durant sept ans, l’ancien directeur Michaël Kinzer, aujourd’hui chef de la Culture lausannoise, parle de la «grosse dose d’humanisme» du président au boguet jaune et à la bonhomie communicative. «Il n’était jamais aussi bon que quand l’équipe avait besoin d’un mot juste et réconfortant. C’est un vrai talent.»

Selon Michaël Kinzer, «une petite pincée d’anarchisme assumé» animerait aussi Georges Caille. Pourtant l’homme est un notable, membre du Rotary morgien ou du comité de la Maison du dessin de presse. Et puis, son amour des belles choses le fait s’entourer de quelques toiles plus bourgeoises que bohèmes. Notamment cette gravure de Goya, trouvée chez un marchand parisien. On y voit un âne occupé à déchiffrer son arbre généalogique, composé d’autres bourriques. Y est inscrit «même son grand-père». Le collectionneur, ancien conservateur du Musée Forel, épie notre réaction. «C’est génial, non?» Le regard amusé marque sa tendresse pour l’âne, autant que son attrait pour l’irrévérence. (24 heures)

Créé: 20.03.2018, 08h59

Bio Express

1947
Naît le 24 novembre à Zweisimmen.
1952
Débarque à Lausanne, où ses parents prennent un petit commerce.
1959
Entre à l’internat Saint-Michel à Fribourg. Enfant unique, il se retrouve «avec 200 frères».
1962
Fume sa première pipe à 15 ans. N’arrêtera (presque) jamais.
1970
Premier mariage, dont seront issus Steven en 1973 et Lionel en 1974
1984
Deuxième mariage avec Renée Walther.
1989
Entre comme conservateur au Musée Alexis-Forel.
1994
Devient doyen à l’École d’arts appliqués de Vevey. Y reste jusqu’à sa retraite en 2007.
2007
Est appelé au Festival de la Cité pour remettre de l’ordre. Devient président.
2018
Quitte la présidence de la Cité pour des raisons statutaires: il a 70 ans.

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