Les places publiques sont aussi son théâtre

PortraitTrente ans d’activité à la Grange de Dorigny n’ont pas entamé la fraîcheur de la curiosité de Dominique Hauser.

«Ma toute première passion, ce sont les langues. Elles ouvrent sur d’autres cultures, permettent d’explorer différents univers.»

«Ma toute première passion, ce sont les langues. Elles ouvrent sur d’autres cultures, permettent d’explorer différents univers.» Image: VANESSA CARDOSO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Je me suis laissé happer par cet espace public qu’est le théâtre», confesse Dominique Hauser, passionnée de places publiques, thème du doctorat entamé lors de ses études en géographie urbaine, à Lausanne et à Madrid. «Ma toute première passion, ce sont les langues, qui m’attirent depuis que je suis gamine. Elles ouvrent sur d’autres cultures, permettent d’explorer différents univers. J’ai vécu à Florence et à Madrid dans la folie des dernières étincelles de la Movida et j’ai un peu voyagé.»

Elle est codirectrice du Théâtre La Grange de Dorigny avec Marika Buffat, qu’elle a précédée de dix ans à la tête de ce lieu atypique. Une ancienne grange à foin devenue le théâtre de l’Université de Lausanne, mais pas seulement. «La Grange, c’est aussi un lien entre la population et l’université. Un lieu propice à la découverte, à l’expérimentation et à la poésie. J’ai toujours voulu le rendre accessible à tous comme un terrain d’échanges, un territoire de liberté pour les artistes, les étudiants, les chercheurs de l’université et le public. Comme une agora.»

Une réussite, même si les débuts ont été difficiles. «On a considéré que c’était le théâtre d’une élite, puis avec le festival des étudiants, actuel Fécule, comme celui des amateurs. Un paradoxe. Aujourd’hui, jouer à la Grange est devenu un signe de reconnaissance pour les artistes, alors qu’au début c’est eux qui aidaient notre lieu à se faire connaître.» Sous les poutres de l’antique bâtiment, la vie bouillonne presque jour et nuit entre arts vivants et domaines scientifiques. De Pippo Delbono à Omar Porras en passant par Simone Audemars, Geneviève Pasquier, Jean-Michel Potiron, Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, Cisco Aznar ou Fabrice Gorgerat. Dominique Hauser a su découvrir des pépites. Tous les styles et les genres y sont les bienvenus pourvu que le sens, l’impertinence et l’intelligence soient présents dans la forme ou dans le contenu.

«Dominique aime les textes, mais elle est éclectique. Ouverte à la performance comme au théâtre, une complémentarité bienvenue», note le metteur en scène Valentin Rossier, régulièrement invité à la Grange de Dorigny par ses directrices. L’important pour Dominique Hauser, c’est de bien accueillir les spectateurs. Les mettre de bonne humeur, en état d’ouverture pour vivre des expériences inédites. Puis après la représentation, échanger avec eux en sirotant une bière Cardinal – sa boisson fétiche. Et la copatronne du lieu de garantir: «Tant que je serai là, il y aura de la Cardinal au bar. Après, la Grange poursuivra sa vie…»

La fidélité incarnée

«Dominique a construit l’âme de la Grange», assure son amie d’enfance Agnès. «C’est une femme qui aime les gens, les mots et les pierres, mais qui n’est pas du tout matérialiste. Elle a le goût de la fête. Toujours prête à vous inviter autour d’un bon plat pour vous écouter parler d’un chagrin d’amour ou d’une détresse passagère. C’est la fidélité incarnée.» Après trente-deux ans de vie commune, son compagnon, l’artiste et écrivain Serge Cantero, témoigne de cette constance et de cette gaieté intrinsèque. «Dominique, c’est la boussole et l’ivresse de mon existence.»

Fidèle à elle-même d’abord. À ses origines fribourgeoises notamment, que Dominique Hauser associe à sa capacité à rassembler et à son sens aigu de la convivialité. «Mes parents – mère au foyer, père employé de commerce – sont venus s’installer à Lausanne pour trouver du travail, mais ils retournaient régulièrement dans leur canton. Je suis une Fribourgeoise des week-ends et des vacances. Je n’ai connu que les bons côtés de Fribourg, qui compte plein de bistrots sympas à la clientèle intergénérationnelle. Cela n’existe plus à Lausanne.»

Elle en connaît pourtant toutes les rues et ruelles, souvenir d’un temps où elle faisait le taxi pour payer ses études. «C’est là où j’ai appris à écouter.» Elle y trouve néanmoins des terrasses agréables où s’asseoir pour observer la société, un de ses péchés mignons. Et puis, elle la photographie, cette ville qu’elle aime, ainsi que d’autres métropoles, pour en tirer des cartes postales noir et blanc qu’elle habille de couleurs pastel, petits bijoux de mélancolie urbaine. Une passion secrète révélée dans son atelier dominant les toits lausannois avec rai de lumière sur le Léman. «J’ai toujours eu un atelier où j’ai beaucoup pratiqué la traduction littéraire de l’italien et de l’espagnol. Les cartes postales, ça a commencé comme une blague au début des années 80 quand j’ai découvert les vieux albums photos de mon père. Aujourd’hui, c’est devenu une source d’inspiration.»

Avec un mur entier recouvert des collages réalisés à l’issue de ses voyages pour en garder une trace onirique, l’endroit confirme sa curiosité artistique tous azimuts. «Elle a une spontanéité dépourvue de quelconque snobisme ou arrivisme», assure Dominique Troillet, artiste peintre qui a monté avec elle des expositions d’art plastique dans le cadre de l’université. «Son énergie pour créer des événements théâtraux ou des expos est toujours soutenue par un souci d’humanité, de vérité et je dirais aussi d’humilité et de simplicité.»

Des qualités remarquées par celles qui la côtoient depuis toujours. «Je ne l’ai jamais vue se battre au détriment d’autrui pour obtenir quoi que ce soit. Son endurance sans hargne a quelque chose d’unique», indique sa fille Agathe, devenue comédienne après avoir longtemps joué dans les coulisses du théâtre avec sa sœur aînée Odile, également comédienne et improvisatrice: «Ma mère est l’une des femmes les plus inspirantes que je connaisse. Elle est entourée d’allié·e·s et ce n’est pas étonnant.» Tout simplement une question de points de vue à respecter et à explorer, selon Dominique Hauser, pour qui la géographie humaine reste une inépuisable source de curiosité à partager.

Créé: 24.02.2020, 09h16

À voir à la Grange de Dorigny, du 25 au 29 février, «Peer ou, nous ne monterons pas Peer Gynt», une création de Fabrice Gorgerat.

Bio

1957 Naît à Fribourg.

1958 Déménage à Lausanne, puis des allers-retours Fribourg-Lausanne-Fribourg...

1976 Voyage en Grèce.

1981 Séjourne à Florence pour parfaire son italien.

1984 Voyage à Haïti-USA-Mexique.

1986 Rencontre son compagnon Serge. S’installe à Madrid.

1988 Naissance de sa fille Odile en Espagne. Y commence sa thèse sur les espaces publics urbains.

1991 Naissance de sa fille Agathe. Retourne en Suisse et débute à la Grange.

2007 Moscou.

2008 Plateaux andins.

2012 Pacifique.

2016 Islande.

Articles en relation

Des airs de liberté derrière les rigueurs du protocole

Portrait Maître des cérémonies de Lausanne tout juste retraité, Christian Zutter aime les grands esprits. Plus...

Un réaliste optimiste naviguant entre la mort et la vie

Portrait Grand spécialiste des soins intensifs, le nouveau patron du CHUV Philippe Eckert se voit comme un bâtisseur. Plus...

Le conteur lumineux s’épanouit dans le noir

Portrait Le réalisateur et illustrateur lausannois Victor Jaquier sort «Le vigneron et la Mort», son premier dessin animé. Plus...

Le sport, l’éducation et la religion ont guidé sa vie

Portrait Le coureur à pied Zouhair Oumoussa s’épanouit à Lausanne, après avoir grandi dans une cité de Besançon. Plus...

Le sommelier modèle ne suggère que des émotions

Portrait Meilleur de l’année, le responsable de la cave d’Anne-Sophie Pic, Edmond Gasser, refuse les diktats de goûts. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.