La plasticienne questionne nos fragiles carapaces

PortraitL’artiste lausannoise Barbara Bonvin, ex-infirmière urgentiste, livre un travail sur la peau, cet organe qui nous relie aux autres.

Barbara Bonvin, dans son atelier de l'avenue de Cour, qu'elle occupe depuis quinze ans.

Barbara Bonvin, dans son atelier de l'avenue de Cour, qu'elle occupe depuis quinze ans. Image: Patrick Martin

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Du plus loin qu’elle se souvienne, Barbara Bonvin a toujours voulu comprendre la matière. «À 7 ans, mon grand truc, c’était de mettre ensemble de l’eau, de l’huile, du savon râpé et de regarder comment tout cela se mélangeait. C’était ma préoccupation!» Aujour­d’hui, l’artiste lausannoise est encore fascinée par l’alchimie et sourit: «Je suis bloquée à l’âge des pourquoi.» Ce perpétuel questionnement, quotidiennement documenté, n’a donné à ce jour qu’une réponse: «La constance de base est que tout est inconstant.»

Le regard rond et clair de la quadragénaire pose ce constat bancal avec lucidité, dans le jardinet attenant à l’atelier lausannois qu’elle occupe depuis quinze ans. L’inconstance n’est pas vécue comme un fléau, mais comme un mouvement vital. Pour «fixer les choses», Barbara Bonvin expose «Under my skin» jusqu’au 29 juin à Saint-Maurice. Elle y explore la peau, ce lieu d’échange entre intérieur et extérieur, cette «protection toute relative qui augmente l’acuité à l’autre». «C’est le premier sens de l’enfant, mais aussi le dernier qui reste en cas de coma ou de démence. D’où l’importance du toucher, du contact physique. Pour moi, la peau est une sacrée paire d’yeux!»

La fraternité du feu et de l’eau

La plasticienne est intarissable. Sa peau à elle est constellée de petits grains de beauté. Elle en avait plus encore avant son mélanome, survenu soudainement à ses 28 ans, et suivi de trois ans durant lesquels on lui enlève «des petites carottes de peau». C’est de l’histoire ancienne, mais le mélanome revient souvent dans la bouche de l’ex-infirmière urgentiste. La tache maligne est la ponctuation d’une période de vie «hyperdense», où Éros et Thanatos se livrent une lutte acharnée, où elle passe de résilience en résilience. Fumeuse mais yogi, hypercartésienne autant qu’hyper­ésotérique, elle embrasse ses paradoxes. «Même si l’on n’aborde pas l’eau comme le feu, il existe une fraternité entre eux.» Un an après son diagnostic, son père meurt bien trop jeune d’un cancer. Elle l’accompagne durant ses derniers mois et se rappelle précisément la «redistribution d’énergie» lorsqu’il rend son dernier souffle.

Peu avant de mourir, l’ancien directeur d’école a le temps de «valider» les premiers travaux artistiques de sa fille, qui s’octroie enfin le droit d’être peintre. Sa mère, alors secrétaire au cycle d’orientation, est aussi un soutien des premières heures. Malgré cette filiation, Barbara Bonvin a «détesté l’école». Résistante sans être rebelle, celle qui manie la scène, le piano, le chant depuis sa tendre enfance choisit un «vrai» métier, alors que les Beaux-Arts la titillent. Pendant que son grand frère réussit médecine, elle renonce à ses études de droit après un an «de peur de réussir et de devoir continuer». Elle fera l’école d’infirmière. «J’ai aimé la complexité de l’anatomie, le fait que tout soit interrelié, que pour maintenir une homéostasie, tout doit bouger tout le temps.» Soins intensifs, néonatalogie, urgences confirment à la femme aux yeux ronds que «dans la vie, tu es sur le fil».

La femme alchimique

Mais un certain acharnement thérapeutique «au nom de la médecine et du progrès plutôt que de l’humain» l’éloigne des soins aigus, dit-elle dans un frisson. «Je ne comprenais pas certaines réanimations que je trouvais violentes et insensées.» Et l’on sait l’importance de comprendre, de trouver du sens, chez celle qui pendant son enfance dans le val d’Hérens aimait aller chercher les sources en grattant la terre avec son père pour assainir le terrain au-dessus du mayen familial. Montagnarde plus que Valaisanne, elle apprend à 5 ans avec bonheur la devise «marche ou crève», dans une famille de guides de haute montagne. En racontant cette période bénie faite de grand air et d’ennui, Barbara Bonvin mime les mains qui remuent la vase, hume le vent comme s’il était porteur de l’odeur des mélèzes. «Si j’avais des enfants, je leur apprendrais à planter des tomates, les fourmis, à s’émerveiller.» Elle n’en aura pas, elle l’a accepté, vivant ce passage difficile d’une femme à l’autre comme une nouvelle transformation alchimique de la matière.

«J’ai aimé l’école d’infirmière, le fait que tout soit interrelié, que pour maintenir une homéostasie, tout doit bouger tout le temps»

Cette manière d’accepter les cycles incessants de la vie, qui permettent de s’approcher toujours plus de soi-même, Caroline Recher, historienne de l’art et amie de Barbara Bonvin, la retrouve dans son langage artistique. «Ce qui est très beau, c’est l’alliage entre son hypersensibilité et un côté flamboyant, conquérant.» Elle décrit une grande exigence intellectuelle et le courage de ne jamais choisir le chemin de la facilité, même si «elle a une facilité incroyable vis-à-vis de la matière. Cela se retrouve même dans ses caramels à la crème!» De même, son rapport à l’autre, qu’elle ne lâche jamais.

Faite pour l’humain, Barbara Bonvin s’épanouit dans les cours qu’elle dispense dans son atelier lausannois. «Cela me touche de voir ces gens qui cherchent à s’approprier leur part créative. Si les politiques osaient l’expérience, le monde serait moins violent.» Craint-elle la fin du monde des collapsologues? «Non! Il y a des fins de mondes, oui. Mais je trouve dingue que chaque année le printemps revienne. Dingue comme chacun rebondit.» Retour à la peau, à cette enveloppe qui vieillit même si l’esprit a l’âge des pourquoi. «Je rêve parfois de trouver, mais cela m’ennuierait de ne plus chercher. Peut-être que la sagesse du grand âge sera d’accepter de ne pas avoir trouvé?»


«Under my skin»
Espace Contre-Contre, rue du Glarier 14, Saint-Maurice, jusqu’au 29 juin

Créé: 07.06.2019, 09h39

Bio

1975
Naît le 16 mars, à Hérémence (VS). Y reste jusqu’à 18 ans.
1980
Première cabane de haute montagne.
1990
Reçoit son matériel de peinture.
1993
Passe sa maturité en langues modernes grâce à la pédagogie Montessori.
1998
Arrive à Lausanne pour terminer son école d’infirmières, entreprise après une année de droit à Fribourg.
2003
On lui diagnostique un mélanome, dont elle guérira. Année préparatoire à l’école d’art Têtard, parallèlement à son travail d’infirmière urgentiste au CHUV.
2004
Déniche son atelier d’artiste à l’avenue de Cour. Renonce à entreprendre des études d’art et accompagne son père jusqu’à sa mort, à 64 ans.
2005
Première expo personnelle: vend ses 30 toiles.
2010
Quitte le métier d’infirmière. Commence à donner des cours de peinture. Débute la gravure.
2015
Exposition de gravures à Paris.
2018
Débute la céramique et le cyanotype.

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