Le poseur de questions prône la désobéissance

PortraitLe pédiatre et thérapeute de familles Nahum Frenck évoque 16 cas problématiques et universels dans «Défis de familles».

Je commets les mêmes erreurs que mes patients. Si j’avais été parfait, mes enfants auraient eu des problèmes mentaux! (Photo: Florian Cella)

Je commets les mêmes erreurs que mes patients. Si j’avais été parfait, mes enfants auraient eu des problèmes mentaux! (Photo: Florian Cella) Image: Florian Cella

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On repart forcément de chez Nahum Frenck avec des choses à lire. Le pédiatre et spécialiste de la thérapie systémique vient lui-même de publier «Défis de familles», avec son confrère Jon Schmidt. Un ouvrage qui expose 16 cas rencontrés en thérapie et leur dénouement. Il nous reçoit chez lui, entre ses multiples bibliothèques peuplées de statuettes Art nouveau et constellées de photos de ses deux enfants et cinq petits-enfants. Sur celle qui tapisse sa chambre, il a collé cette citation de Jacques Attali: «Contempler sa bibliothèque, c’est rêver qu’on ne saurait mourir avant d’avoir lu tous les livres qui la remplissent.»

Nahum Frenck observe notre réaction avec facétie. Non, il n’a pas tout lu. «J’ai une file d’attente ici», indique-t-il en désignant une énième étagère dans le couloir. Éluard, Paul Ricœur, Levinas ou Shakespeare ont été et sont encore des lectures fondamentales. À l’aube de ses 80 ans, l’ancien pédiatre, qui a toujours vu leur famille derrière ses petits patients, vit depuis deux ans en colocataire avec son petit-fils de 20 ans. «Je me suis autorisé une seconde adolescence. Je crois que je suis moins vieux que lui!»

Tout l’échange sera ponctué de mots d’esprit. Celui de Nahum Frenck est vif. Il tient l’humour en grande estime. «Les choses passent mieux en souriant.» Comme dans l’éducation, qu’il préfère appeler par abus de langage «l’élevage», où il dit que «la fermeté n’est pas nécessaire si on est tendre et clair». Les deux adjectifs, dont le «r» reste sud-américain, s’accordent bien avec son regard. A-t-il suivi ses préceptes? «Je commets les mêmes erreurs que mes patients. Si j’avais été parfait, mes enfants auraient eu des problèmes mentaux!»

Jointe à Paris, la comédienne Élodie Frenck se souvient d’un père «autoritaire et dogmatique». «Il a fait des efforts! Il a toujours reconnu ses erreurs et loué la discussion.» Son père est un «génie» de la thérapie systémique, dit-elle, «il a trouvé son terrain de jeu». Le soignant sait de quoi il parle; il a vécu toutes les situations conjugales: famille standard, monoparentale (avec une des premières gardes partagées en 1976) puis recomposée. «Il nous a toujours dit qu’il avait beaucoup appris en étant père», rapporte sa fille.

Une histoire de famille

Son enfance à lui, il la vit au Pérou, entre un père moldave grossiste de tissus, «spartiate dans son discours», et une mère chilienne d’origine russe, volubile, qui lui a transmis «la joie de vivre et le positivisme». «Elle me disait que le 25 décembre était férié parce que j’étais né ce jour-là!» Elle avait aussi juré, le jour de son mariage, qu’elle aurait un fils médecin. «Elle a tellement bien fait son travail que je me suis approprié cette injonction.» C’est la fermeture de l’Université de Lima, où il étudie la médecine, qui oblige Nahum Frenck à s’exiler en Suisse à 21 ans, avec deux amis.

Il termine sa formation au Johns Hopkins Hospital de Baltimore – recalé en tant qu’étranger, il sera finalement reçu parce qu’il fait le pied de grue devant le bureau du professeur de pédiatrie – puis prévoit de rentrer exercer au Pérou. «Mais ma femme (ndlr: l’écrivaine Sylviane Roche) s’est rendu compte que son cordon ombilical était trop court pour aller vivre si loin. Alors j’ai dû allonger le mien.»

La figure maternelle revient souvent, tout comme l’histoire familiale, constitutive. Nahum Frenck, nommé par tradition du prénom de l’oncle disparu avant sa naissance, évoque la leucémie fatale de sa sœur à 11 ans, alors que lui-même n’en a que 7. «Je n’ai su que vers mes 12 ans qu’elle était morte. Mes parents m’avaient dit qu’elle se faisait soigner aux États-Unis. Le sujet était tabou.» Durant la même période, son père apprend que ses propres parents, restés en Moldavie, ont été fusillés par les nazis.

Il raconte en historien, sans pathos. Oui, la disparition de sa sœur a été «marquante». Et le voyage effectué en 2015 avec son frère cadet dans le bois moldave où ses grands-parents avaient été exécutés a été «très émouvant». Malgré cette page inacceptable de l’histoire, Nahum Frenck avoue avec un sourire que le sketch de Pierre Desproges sur les Juifs l’a fait rire. «Aujourd’hui, ça ne passerait plus, on lisse tout.»

Le politiquement correct ennuie celui qui estime que «le piment de la vie, c’est faire autrement». Dans ses lectures, qu’il fait durer jusqu’aux petites heures du matin, il cite «Désobéir», de Frédéric Gros. «Je prône la créativité et la désobéissance éthique. Quand on désobéit, on prend la responsabilité d’être soi-même.» Mais ne prenez pas ça pour un conseil. Le thérapeute, qui a longtemps collaboré avec son ami Gérard Salem, a petit à petit glissé vers les alternatives, puis les pistes de réflexion, pour aujourd’hui ne garder que des hypothèses partagées. «Je suis un poseur de questions.»

La ruse et l’espoir

Jon Schmidt, qui cosigne «Défis de familles», fruit de son travail en binôme avec Nahum Frenck, le décrit comme un «éternel rebelle». «Il a un côté tranché, impatient, provoquant, il aime surprendre pour qu’il se passe quelque chose, témoigne-t-il. Rusé, il envisage la thérapie de manière stratégique.» Ce qui le marque aussi, c’est l’espoir dont fait preuve le thérapeute face aux situations désespérées.

Grand lecteur de presse, qui regarde chaque soirs trois journaux télévisés différents, Nahum Frenck admet toutefois que les actualités le rendent triste. «Mais je vis dans ce monde.» En une dernière facétie, il dit: «Quand j’ai su, adulte, que mon prénom signifiait «le consolateur», ça m’a fait sourire.»


Conférence des deux auteurs le 23 janvier, 20h, aula du Mottier, Le Mont-sur-Lausanne.

Créé: 17.01.2020, 08h59

Bio Express

1940 Naît le 25 décembre au Pérou.

1948 Sa sœur aînée décède à 11 ans d’une leucémie.

1961 Part en Suisse pour terminer ses études de médecine, l’Université de Lima étant en grève.

1967-69 Étudie au Johns Hopkins Hospital (USA).

1968 De son union avec l’écrivaine Sylviane Roche naissent Emmanuel, suivi d’Élodie en 1974.

1972 S’installe comme pédiatre à Lausanne.

2000 Publie «Familles, jamais tranquilles!»

2003 Fonde la CIMI (Consultation interdisciplinaire de la maltraitance familiale) avec Gérard Salem.

2005 Cesse son activité de pédiatre pour se consacrer uniquement à la thérapie systémique de famille.

2019 Publie, avec Jon Schmidt, «Défis de familles» (Éd. LEP).

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