Il préfère le son parce qu’on ne peut pas y échapper

PortraitFrancisco Meirino expérimente le bruit depuis «toujours». Discret, il est au cœur d’une œuvre prolifique.

«J’ai toujours été intéressé par les passages bruyants, dissonants, étranges. Les mélodies, le rythme, je m’en foutais.»

«J’ai toujours été intéressé par les passages bruyants, dissonants, étranges. Les mélodies, le rythme, je m’en foutais.» Image: Odile Meylan

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Il a fallu le convaincre, parce qu’il ne voit pas l’intérêt de parler de lui. Nous, si. Le Lausannois Francisco Meirino est une figure bien connue de l’expérimentation sonore depuis deux décennies. Ses collaborations, programmations, sorties de disques et compositions pour d’autres ne cessent de se multiplier. Cette année, le label qui l’a produit le plus, Misanthropic Agenda, basé à Houston, veut même rassembler l’ensemble de ses sorties chez lui depuis 2010. Une foule d’autres projets sont en cours.

Bref, l’homme est demandé. Il ne démarche pourtant jamais personne: ce sont les autres qui viennent à lui. Aime-t-il se faire prier? «Non, c’est clairement de la timidité. Et j’ai de la chance, les gens me font des propositions. Pourquoi refuser l’intérêt que quelqu’un me porte?» Lorsqu’il s’agit de se faire tirer le portrait (écrit ou photographique), la chose lui semble bien moins évidente. C’est que, dans son milieu, la personne et l’ego tendent à s’effacer, pour son plus grand plaisir.

«Nous formons un trio assez fusionnel»

Un café à la main, debout dans la cuisine de l’appartement où il vit depuis dix ans, ce grand ténébreux rechigne à se plier à l’exercice du récit de soi. Et on voit mal comment quiconque pourrait le forcer à faire ce dont il n’a pas envie. Lorsqu’il s’y met, il s’exprime pourtant facilement, souvent avec humour, et ne donne à aucun moment le sentiment de ne pas être sûr de lui. Erreur! «Je suis supernerveux, je déteste le small talk. Alors je fais parfois le clown, ça rend le truc plus supportable.» On peut ajouter à cela une aversion assez générale au genre humain. Deux êtres bénéficient d’une exception absolue: sa compagne Laura et leur fille Norma. «Nous formons un trio assez fusionnel, c’est hypercool. Le reste… bof.» Il sauve aussi ses amis proches. Loin d’être un haineux ou un prétentieux, il soigne plutôt une distance vis-à-vis d’un monde qu’il trouve «assez dégoûtant». L’homme tout en noir est-il tout de même heureux? «Oui, affirme-t-il sans hésiter. De me lever le matin et de voir ma fille et ma copine. Ça, c’est un ciment, ce qui me tient entier.»

Son ami Thibault Walter, artiste, programmateur du Lausanne Underground Film and Music Festival (LUFF) ou encore maître d’enseignement et de recherche en études culturelles du son (sound studies) à l’Écal, ne tarit pas d’admiration. «Francisco est parfois dur, cassant. Mais au final il est toujours hypergénéreux, il ne garde rien pour lui. C’est un peu pareil avec l’engagement: il n’aime pas assister aux séances, se frotter à tout le monde, mais une fois qu’il est acclimaté il est parfait.»

Faire avec ce qu’on a

Le reste de sa famille est éparpillée dans le monde. Ses parents étaient des saisonniers espagnols lorsqu’il vit le jour à Lausanne. Il passe sa petite enfance en Espagne. À l’âge de sa scolarisation, lui et sa sœur aînée sont installés en Suisse avec leurs parents. «On est une famille un peu étrange et je suis le seul à être resté ici.» Pas par patriotisme. «J’ai un problème avec les histoires de nationalités. J’aimerais bien voter, mais je me fous de devenir Suisse.»

Il n’est pas attaché à son pays d’origine non plus. «Mes cousins étaient obnubilés par le Barça et d’autres choses de là-bas, moi ça m’a jamais intéressé. Et puis mes parents ont voulu que je m’intègre, en allant jusqu’à un extrême assez hallucinant: ils m’ont inscrit à l’école sous François! Assez vite, j’ai dit que ce n’était pas mon prénom et c’était fini.» Il ne se pose jamais la question de ce qu’aurait été sa vie si elle s’était poursuivie en Espagne. Et dit ne jamais se projeter non plus. «On fait avec ce qu’on a.»

Depuis ses 17 ans, il a la musique. «Parce que je m’ennuyais. J’avais arrêté mon apprentissage en chimie et j’avais du temps. Alors j’ai appris la guitare. Un seul cours. Le prof a voulu me donner des devoirs, je n’y suis pas retourné.» Il apprend seul à faire de la musique et ne suivra plus d’autre formation professionnelle non plus. Ses jobs le mènent à CityDisc, où il fréquente de nombreux musiciens. C’est l’époque des premières cassettes.

«Je ne sacralise pas le disque»

L’expérimentation, les sons se multiplient et le fascinent. «Ce qui m’intéresse, c’est qu’on ne peut pas y échapper. Même avec des bouchons, on entend l’intérieur de son corps. Et c’est quelque chose qui n’est pas accepté. Les gens peuvent regarder toutes sortes d’installations, ils acceptent de voir des peintures. Mais se mettre un casque où il y aurait du bruit blanc, par exemple, ils sont réfractaires. C’est bizarre.»

Il est réputé pour être très prolifique. «Je ne sacralise pas le disque. Ce n’est absolument pas parce que je considère que c’est une œuvre ultime et parfaite! Je me trouve ordinaire et, pour le coup, je me dis que ça peut plaire à d’autres gens ordinaires. En revanche, je suis perfectionniste, je connais le matériel, je sais ce que je veux.»

Thibault Walter prophétise: Francisco Meirino marquera le monde de la musique. «Il est déjà reconnu et important dans la scène noise. Mais ce qu’il est en train de faire comme œuvre sera dans quelques années une référence de par ses usages du son. Il devient de plus en plus un musicien.»

Au point de ne faire plus que ça? Francisco avoue hésiter presque en permanence. Bibliothécaire depuis quinze ans, «un job alimentaire, mais que j’aime beaucoup», il s’interroge. Sa crainte? «Devoir me mettre à composer ou à jouer des choses que je n’ai pas envie de faire, juste pour l’argent.» On voit mal qui pourrait l’obliger.

Créé: 27.02.2020, 09h16

Bio

1975 Naissance à Lausanne.
2000 Rencontre Laura, sa compagne. 2001 Premier concert hors de l’Europe.
2008 Première diffusion sur 32 haut-parleurs au festival Akousma, à Montréal.
2011-2018 Membre et curateur, Standard-Deluxe, Lausanne.
2013 Naissance de sa fille, Norma.
2015 Entre officiellement à la programmation musique du LUFF.
2016 Résidence aux Studios EMS, Stockholm, travaille sur les vieux synthés modulaires Serge et Buchla.
2016 «Epidemic», première pièce pour ensemble (commande de l’Ensemble Phoenix, Bâle).
2018 Fonde «Les Sirènes», un collectif de critique sociale du son, avec Juliette Volcler, Matthieu Saladin et Jérôme Noetinger.

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