Le professeur promène son monde sur YouTube

PortraitLe Prilléran Jean-Raoul Schopfer partage son temps entre l’enseignement des maths, le piano et sa chaîne vidéo


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Jean-Raoul Schopfer ne boude pas sa notoriété. Depuis quelques mois, l’enseignant de mathématiques de Prilly, aux airs du «Charlot» de Chaplin, fait le buzz. Il a vu exploser sa communauté d’internautes, qui atteint sur sa chaîne YouTube (qui porte son nom) plus de 4000 membres. On l’aborde dans la rue, on lui demande un selfie, on entend dire «ah oui, c’est le fameux…» La star locale se marre: «Ça fait du bien à l’ego, oui, mais ça fait surtout rencontrer des gens. Et je ne me fais pas d’illusion: c’est peut-être éphémère.»

N’empêche, celui que d’aucuns prennent pour un hurluberlu a vite fait son calcul: «Je suis un nouveau Martial (ndlr: l’homme-bus qui se promenait avec un véhicule imaginaire à Lausanne)? Tant pis! Tant qu’il y en a à qui mes vidéos plaisent, je continue.»

Boosté par son audience, Jean-Raoul Schopfer a déjà publié plus de 1600 petits films. D’abord autour de la pianiste chinoise Yuja Wang: c’est pour rejoindre son fan-club qu’il s’est inscrit sur Facebook puis sur YouTube en 2014. Puis il se filme lui-même au piano, dont il joue depuis qu’il a 4 ans et demi. Enfin, il utilise la plateforme pour diffuser les vidéos de cosplay – cet art japonais de se déguiser en personnages de mangas – qu’il a tournées dans les conventions.

Épris de l’Empire du Soleil levant, il épluche internet et constate que beaucoup de Japonais se filment en marchant. «J’ai cherché d’autres villes, puis finalement Lausanne. Je n’ai rien trouvé. Je ne savais pas qui ça intéresserait, peut-être quelqu’un en Russie?» Il éclate de rire, dévoilant une âme d’enfant toujours vive à 58 ans. Engoncé dans sa veste «Urban Adventure», coiffé d’un bonnet, le frileux parcourt des kilomètres, smartphone en mode selfie à la main, en ville et au bord du lac. «J’ai toujours trouvé les oiseaux d’eau touchants. J’aimerais comprendre pourquoi ils font ci ou ça, sans transposer l’humain sur l’animal. Matzinger, dont j’étais l’assistant à l’EPFL, disait ça à propos des philosophes de l’Antiquité: il ne faut pas les transposer à notre philosophie cartésienne.» La digression dit l’esprit foisonnant du bonhomme, qui se verrait bien cinéaste animalier quand il sera retraité: «Il n’y a pas un seul livre sur les cygnes chez Payot! Il y a quelque chose à faire.»

La Voix de l’Amérique

Ses vidéos de fuligules fonctionnent mal, avoue-t-il. Alors que ses visites guidées sont vues par des centaines d’internautes. Un jour, quelqu’un le félicite pour son «vlog». Ses yeux s’écarquillent lorsqu’il prononce le mot magique, comme monsieur Jourdain quand il apprend qu’il fait de la prose. Reconnu par ses pairs, Jean-Raoul Schopfer commence à répondre aux commentaires, à développer sa communauté. Conscient de la portée globale du web, il double son «Bonjour tout le monde!» d’un «Hello everybody!» devenu mythique. «Je n’ai pas un anglais parfait. J’ai appris au gymnase puis en écoutant la radio Voice of America entre 22 h et minuit.» Il se souvient de cette nuit de 1978, où il entend Carter, Sadate et Begin signer les Accords de Camp David «en direct». «Le matin, il y avait la même chose aux infos suisses, c’était fou d’avoir une longueur d’avance!»

Il a aussi appris la langue en écoutant Willie Nelson. Le chanteur de country, découvert lorsqu’il était adolescent, l’a littéralement «fouetté». «Quand je joue, je lui dois tout, c’est ma vie presque.» L’Américain apporte la touche d’impro que Jean-Raoul Schopfer intègre dans son catalogue éclectique mêlant classique, jazz et chants religieux – il a rencontré son épouse, Christine, coiffeuse, quand il fréquentait assidûment les bancs de l’église protestante de Prilly. Trois autres pianistes marquent sa formation: son professeur Jean Perrin, une «personne extraordinaire» décédée en 1989, le virtuose Georges Cziffra, et son ami Christophe Misteli «qui joue si bien».

Comprendre le dieu Einstein

La musique, il en enseigne aussi l’histoire à l’Université populaire de Lausanne depuis plus de vingt ans. «En ce moment, je donne une série de conférences dont le fil rouge est Leipzig.» Mais le plus clair de son temps, ce fils d’une professeure de biologie enseigne les maths à des adolescents à l’École de la Transition, à Morges. «Je voulais faire de la physique au départ, pour comprendre les théories d’Einstein; c’était presque un dieu pour moi!» Son père, ingénieur agronome et ancien directeur de l’école de viticulture de Changins, le décourage à cause de sa «maladresse» et l’aiguille sur les maths. «Je me suis rabattu sur la géométrie différentielle, proche de la relativité générale d’Einstein…»

Son collègue de branche Kamal Akkou dit de lui qu’il est un «très bon mathématicien». Il enchaîne: «Il est vraiment atypique, un peu professeur Tournesol – il vient parfois poser des problèmes par oral, qu’il résout lui-même sans avoir besoin de mes réponses!» Humainement, il décrit un homme «très joyeux et proche des jeunes». Jean-Raoul Schopfer confirme: «Mon plus grand plaisir, c’est quand un élève me dit: «Ah, j’ai compris!» Et puis j’ai un immense respect pour ces jeunes de classes d’accueil qui ont traversé la Méditerranée accrochés à un bateau.» Il déplore en revanche qu’on fasse croire à ceux d’ici que «la vie, c’est la «Star Academy».

Sa carrière d’enseignant n’a pas été un long fleuve tranquille. Si bien que, lors d’une période de chômage, il se forme dans le tourisme, dans l’idée d’être guide. «J’ai beaucoup voyagé en Europe. Je voulais toujours aller ailleurs. C’est avec mes vidéos que j’ai appris à connaître ma ville et à l’aimer.» Pour ses 60 ans, l’année prochaine, c’est quand même à Tokyo qu’il prévoit de se rendre. Gageons qu’il n’y passera pas pour un hurluberlu.

Créé: 01.03.2019, 09h48

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Bio

1960
Naît le 23 mai, à Genève. Passe son enfance avec son frère cadet entre Lausanne (Pierrefleur) et Prilly, où il vit encore.

1964
Commence le piano.

1972
Reçoit un appareil photo. Commence à enregistrer ses souvenirs.

1977
Découvre le chanteur de country Willie Nelson.

1985
Licence en maths à l’UNIL. Devient assistant à l’EPFL.

1992
Épouse Christine.

1993
Devient enseignant de maths. Il enseigne aussi l’histoire de la musique à l’Université populaire de Lausanne depuis plus de vingt ans.

1998
Obtient un diplôme IATA de tourisme.

2002
Naissance d’Amélie, sa nièce et filleule, «un peu comme ma fille». Fait des petits films sur son enfance.

2005
Décès de son père.

2014
S’inscrit sur Facebook pour suivre la pianiste Yuja Wang. Crée sa chaîne YouTube.

2015
Filme sa première promenade à Lausanne.

2019
Sa chaîne YouTube compte plus de 1600 vidéos et 4000 abonnés.

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