Le racinien qui aimait ranger les chefs-d’œuvre aux WC

PortraitPour Didier Nkebereza, nouveau directeur du Centre culturel des Terreaux, le théâtre est sacré sans être sacralisé.

Image: Vanessa Cardoso

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Pour ouvrir sa première saison à la tête du Centre culturel des Terreaux, Didier Nkebereza n’a pas choisi n’importe quelle œuvre. Le 9 et le 13 octobre prochains, le public pourra redécouvrir sur scène l’incandescente «Confession du pasteur Burg», texte de Jacques Chessex adapté en 2006 par l’homme de théâtre. Dix ans après la mort de l’écrivain, il lui rend de nouveau hommage, tout en imprimant sa marque sur une institution portée par l’Église protestante vaudoise, dont le but est de faire dialoguer culture et spiritualité.

«À 20 ans, je pensais que le théâtre ne valait rien s’il n’était pas condamné par l’Église. Aujourd’hui, je ne vois plus de clivage. Le respect mutuel est acquis.» À la direction des Terreaux, le quadragénaire prend la suite de l’artiste et pasteur Jean Chollet, mais il est loin d’avoir la même double casquette. Si bien qu’il reste bouche cousue quant à ses éventuelles croyances. «Pour la crédibilité du lieu. Je me vois en voltairien, qui peut ne pas être d’accord avec ce que l’autre croit, mais qui se battra pour qu’il puisse l’exprimer.»

À n’en pas douter, Didier Nkebereza n’a peur ni d’être en désaccord ni de se battre. Fin 2017, il a dénoncé à la justice des irrégularités dans la nomination des directeurs de deux institutions culturelles de la Ville de Genève: le Théâtre du Grütli et le Théâtre de l’Orangerie. Candidat écarté pour ces postes, il a remporté cet été une victoire devant le Tribunal fédéral, qui a exigé une plus grande transparence dans les procédures d’attribution. «J’étais discriminé, très clairement. Et cela je ne pouvais pas l’accepter.» La scénariste Stéphane Mitchell, qui a travaillé sur la série «Quartier des banques», le connaît bien – «depuis qu’il a 9 ou 10 ans» – et l’a accompagné dans cette bataille. «Il a un grand sens de la justesse et de l’État de droit, mais c’est aussi un chercheur et un intellectuel. Il ressent les choses tout en étant outillé pour aller vérifier et être combatif.»

Studieux casseur de codes

Sur scène, en coulisses, et jusque dans les tribunaux, Didier Nkebereza se définit en «homme de théâtre», une vocation tentaculaire et qui remonte à loin. Il a passé son enfance dans la campagne genevoise, en «pur produit de la Genève internationale», fils d’un médecin burundais aux nobles origines et d’une enseignante suisse. Mais alors que sa mère l’éduque «en enfant modèle», il se pique d’une passion qui n’est pas prévue au programme. «J’allais à la boulangerie du village, et j’ai vu des enfants qui faisaient du théâtre en plein air. J’étais le petit métis qui observait de loin! On m’a dit de venir. J’ai accouru et, depuis, je n’ai plus arrêté.» Cette porte d’entrée, c’était la bien nommée compagnie Théâtrochamp.

Pierre Naftule le prendra ensuite sous son aile à la Revue genevoise. Venu au théâtre en comédien, c’est à son contact qu’il découvre son goût pour la mise en scène. «Pierre Naftule crée de la magie. J’avais plus de plaisir à le voir travailler que moi-même à jouer.» Mais d’autres mentors jalonnent son parcours, comme Claude Stratz, qui l’engage pour être son assistant à la Comédie de Genève. Il a alors tout juste 21 ans. Il croise également la route de l’acteur et metteur en scène allemand Manfred Karge, sous l’égide duquel il partira étudier à la prestigieuse Hoch­schule für Schauspielkunst Ernst Busch, à Berlin. «J’ai vu deux de ses mises en scène à Genève et j’ai compris que c’était ce théâtre-là que je voulais faire.» Cet envol est rendu possible par un rendez-vous autour d’une fondue, «mendiée» par le jeune homme et aimablement accordée par le maître.

Mais cette porte qui s’ouvre amorce une période difficile, car s’il part pour Berlin, c’est sans laisser d’adresse. «Mes parents n’ont pas du tout géré le fait d’avoir un fils homme de théâtre.» Comme toute cassure, celle-ci a plus d’une explication et se solde par sept années sans parler à son père. Il en sourit désormais. «Je n’ai pas peur de me brouiller avec les gens, car la vie est longue. Aujourd’hui, j’accompagne mon père dans sa vieillesse d’une manière merveilleuse.» Didier Nkebereza fait l’effet d’un trublion qui aime répéter qu’il a toujours été un bon élève, à l’image de son père, brillant étudiant au Burundi, venu en Europe pour étudier la philosophie au Vatican. Armé lui-même d’une triple maturité, il aurait pu choisir une voie plus tracée. Il a préféré rejoindre la Revue genevoise, mais n’a pas échappé à la volonté de se former à la mise en scène dans une prestigieuse académie. De retour à Genève quelques années plus tard, il a poussé le vice jusqu’à entreprendre des études commerciales en HEC, toujours pour son art. «Gérer un théâtre, c’est comme gérer une entreprise», défend-il.

Bon élève toujours, il dit son amour des beaux textes et admire les dramaturges du XVIIe siècle français, dont les pièces jalonnent son parcours de metteur en scène. «Les seules œuvres qui me touchent sont celles qui questionnent la verticalité, avec la conscience que nous sommes dans un monde dont les hommes à eux seuls n’ont pas la clé. Je suis un racinien! Je vois l’homme face à un Dieu à la fois si énorme et si lointain que se pose la question de savoir s’il existe.» Pourtant, chez lui, l’intellectuel n’hésite pas à casser les codes. «Je me sens capable de monter Racine quand je me sens capable de le lire sur les WC. Chez moi, j’ai pris l’habitude de mettre les textes sur lesquels je travaille aux toilettes. Mes amis y vont tout droit s’ils veulent savoir ce que je prépare.»

Créé: 08.10.2019, 09h57

Bio Express

7 janvier 1974 Naissance à Padoue, en Italie. Il a quatre ans lorsque ses parents s’installent à Genève.

1991 Achève ses études avec une triple maturité, classique, latine et moderne, puis passe sept ans auprès de Pierre Naftule en tant que comédien et assistant à la mise en scène.

2002 Sort diplômé de la Haute École de théâtre Ernst Busch de Berlin.

2002 à 2003 Est l’adjoint de Gino Zampieri au Théâtre populaire romand

2004 Met en scène «Rodogune», de Corneille, au Théâtre du Grütli, à Genève.

2006 Adapte de «La confession du pasteur Burg», de Jacques Chessex, au Théâtre de la Parfumerie, à Genève.

2007 Entame un master en gestion à HEC-Genève.

2008 «La mouette», de Tchekhov, au Théâtre de l’Orangerie, à Genève.

2014 «Iphigénie en Tauride», de Goethe, au Théâtre de l’Orangerie.

2016 «Bérénice», de Racine, au Théâtre de l’Orangerie.

2018 Est nommé directeur du Centre culturel des Terreaux.

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