La réalisatrice colle l’image sur la musique des autres

PortraitFondatrice de l’association Picture My Music, Mei Fa Tan s’est illustrée avec ses clips vidéo.

Image: ODILE MEYLAN

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La carafe de thé que la jeune femme en tenue décontractée nous a préparée annonce une entrevue où on prendra le temps. «En ce moment, je suis en postproduction, je travaille depuis chez moi», annonce Mei Fa Tan, dans un élan pétillant. Quand on lui demande comment elle a commencé à réaliser des films, un silence s’installe. «Je ne fais pas partie de ces gens où il s’est passé un truc dans leur vie qui a tout changé.» Pourtant, Mei Fa Tan s’est distinguée en début d’année avec la vidéo «PTTFLR» (voir la vidéo ci-dessous) de Fabe Gryphint nominée aux Journées de Soleure parmi les 5 clips de l’année.

Puis, en septembre, son clip pour «Angry» de Yael Miller(voir la vidéo ci-dessous) a remporté le Prix du jury et du public au Tourne Films Festival, à Lausanne.

L’envie de faire des films, la Nyonnaise d’origine l’a eue quand elle a commencé à réfléchir à ce qu’elle allait bien pouvoir faire après le gymnase. Elle avoue d’entrée que sa culture cinématographique n’est pas immense. C’est «plutôt la vie» qui l’a inspirée dans sa démarche et poussée à s’inscrire à l’École de cinéma de Genève sans avoir jamais touché une caméra. Pendant trois ans, elle intègre les bases de la réalisation, «mais on n’apprend pas à faire des films à l’école. On apprend à force de faire.»

Rigueur et émotion

Près de dix ans plus tard, Mei Fa Tan est installée à Lausanne et cumule les projets, entre mandats d’entreprises et publicités, ses gagne-pains principaux. Cela lui donne l’opportunité de se consacrer à ses réalisations artistiques plus personnelles, où elle puise et développe sa créativité. «J’ai d’un côté la rigueur et l’exigence, et de l’autre l’expression et l’émotion, qui constituent le parfait équilibre pour moi.» Si aujourd’hui la réalisatrice vit pleinement de sa production audiovisuelle, elle a dû pendant plusieurs années assurer des jobs alimentaires en tant qu’éducatrice de la petite enfance. Pour enfin mener à bien son projet: l’association Picture My Music, qu’elle a créée en 2013. Ce projet culturel permet, une fois par année, de réunir les professionnels de la technique et du cinéma autour d’un projet commun. Il fonctionne à l’aide de plusieurs subventions et grâce à l’investissement à moindre coût que les participants offrent. «C’est mon terrain d’expérimentation, qui m’a aussi ouvert le chemin vers des projets que je n’aurais pas eu l’occasion de faire autrement», explique la jeune artiste.

«Pendant trois ans, j’ai intégré les bases de la réalisation, mais on n’apprend pas à faire des films à l’école. On apprend à force de faire»

Pourtant, ce n’est pas par hasard que Mei Fa Tan s’est lancée dans l’aventure. «Je rentrais de voyage à Cuba et il n’y avait rien à faire. Tous mes amis étaient en examen», explique-t-elle, avec un rire communicatif. De ce néant surgit l’envie de répondre à un besoin, celui d’aider au départ ses amis musiciens qui manquent de budget pour réaliser un clip vidéo. «L’idée est de mettre au concours des artistes et d’offrir au gagnant la production et la réalisation d’un clip professionnel», explique l’entrepreneuse. Au fil des années, les clips s’accumulent et la structure se pérennise, se voyant même récemment primée à plusieurs reprises.

Un travail organique

De nature hyperactive, Mei Fa Tan se pousse sans cesse dans ses retranchements afin de progresser. «Mon objectif, c’est de prendre des choses à ma portée et de les sublimer, en faisant mieux que ce que l’on attend de moi.» Elle traverse constamment des montagnes russes, entre périodes intenses de travail et moments plus calmes. Un repos nécessaire, accompagné d’un lâcher-prise que l’artiste s’accorde dans sa vie privée, «en soirée avec des amis ou quand je joue aux jeux vidéo, des MOBA (ndlr: bataille en ligne multijoueurs) ou des jeux de stratégie», explique-t-elle avec malice. Qualifiant son rapport au travail d’organique, la jeune femme ne boude pas son plaisir en exerçant sa passion. «C’est difficile de dissocier les deux quand on est tant impliquée et indépendante. Parfois j’ai du mal à décrocher. Ce sont mes amis qui me rappellent à l’ordre et me disent que c’est bon, je ne suis plus au boulot.»

La jeune femme emporte sa vocation jusque dans ses valises lors de ses voyages professionnels, de la Floride à la Corée du Sud, où elle est allée présenter cette année son dernier court métrage dans des festivals de films. Si elle prend désormais peu de vacances, Mei Fa pose parfois sa caméra pour se rendre en Malaisie, pays d’origine de son père. «Quand j’échange avec ma famille sur mon métier de réalisatrice, je pense qu’ils ne comprennent pas totalement ce que je fais, mais je crois qu’ils aiment l’idée qui s’en dégage», plaisante-t-elle.

Un caractère bien trempé

«Mei Fa, c’est quelqu’un qui sait ce qu’elle veut. Elle gère son business comme elle l’entend, et c’est une fonceuse. Dans ce métier, c’est une immense qualité», la décrit Sarah Bovet, son amie artiste qui la connaît depuis le gymnase. L’idée que Mei Fa Tan était autrefois une enfant timide semble alors surprenante. La réalisatrice a appris à se forger un caractère au fil du temps, «pour ne pas se faire marcher dessus». Déterminée même face aux obstacles, celle qui fêtera bientôt ses 29 ans tente de garder la tête sur les épaules en abordant sereinement l’avenir. Elle prend le temps de réaliser la chance qu’elle possède de pouvoir vivre de sa passion en Suisse.

Depuis trois ans, la jeune artiste voit sa mère, ancienne assistante de direction, et son père à la retraite rassurés pour leur fille unique. «Ils me soutiennent, mais comme tous parents, ils ont toujours cette crainte de voir leur enfant expérimenter l’échec.»

Créé: 06.11.2019, 09h43

Bio

1990 Naît en novembre, à Genève.

2010 Diplôme en réalisation à Genève, avec honneurs.

Avril 2011 Premier mandat en indépendante.

Novembre 2011 Premier court métrage, «Back Up», coréalisé avec Alban Delachenal.

2013 Création de Picture My Music.

2015 Emménagement à Lausanne.

2018 Réalisation de «Time Machinery», court métrage en coproduction canadienne.

Janvier 2019 Clip «PTTFLR» de Fabe Gryphin nominé aux Journées de Soleures parmi les 5 meilleurs clips de l’année.

Septembre 2019 Le clip de Yael Miller «Angry» remporte le Prix du jury et le Prix du public au Tourne Films Festival, à Lausanne.

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